Quand la Génération Y transforme les villes

Ils affirment des modes de vie différents de la génération de leurs parents, ils pensent collectif et valorisent l'expérience, pour leurs déplacements comme leur logement... Pas un jour ne passe sans que les médias ne relaient avec étonnement une caractéristique des "millennials", buzzword médiatique renvoyant à un spectre pourtant large de la population française (se dit « millennial » toute personne entre 22 et 37 ans, à ne pas confondre avec la « génération Z » !). Puisque les millennials semblent décidés à bouleverser tous les codes établis, vont-ils aussi transformer les villes ?

Le Monde, en collaboration avec L'Atelier BNP Paribas, s'est penché sur la question lors de sa dernière matinée d'échanges Le Monde Smart Cities, le vendredi 2 février dernier, dont nous vous proposons ici la synthèse.  

Le millennial, jeune urbain en quête de sens

Tour à tour, experts et représentants de start-ups brossent le portrait de ce millennial, qui, loin d’être la représentation homogène d’une génération, se distingue des individus du même âge par ses aspirations comme son mode de vie. Le terme millennial ne qualifie pas n’importe quel jeune : il renvoie avant tout à une population urbaine, diplômée, souvent célibataires, valorisant l’expérience, la relation aux autres, le partage et le retour à l’authenticité.

Des caractéristiques qui expliquent le malaise de ces diplômés une fois débarqués dans le monde du travail, phénomène observé par Jean-Laurent Cassely dans son ouvrage La révolte des premiers de la classe. Le journaliste y analyse les raisons de cette crise dans les entreprises de l’ancien monde : entre lassitude de l’économie dématérialisée et sentiment de relégation d’un statut cadre plus si glamour, le blues se fait ressentir dans les rangs des jeunes diplômés de la Défense, en perte de sens dans ces « bullshit jobs » (notion développée par l’anthropologue David Graeber, et largement relayée dans les medias). En réaction, les anciens brillants élèves troquent leur costume-cravate contre tabliers, scies à bois ou toques de chef. Ce phénomène de conversion vers les métiers de l’artisanat n’est pas sans effet sur les villes : en proposant de nouveaux commerces au concept bien marketé dans les quartiers branchés, ces anciens diplômés répondent aussi au besoin d’authenticité des consommateurs urbains. La quête de sens des uns soigne ainsi la crise de sens des autres.  

L’histoire de l’ancien cadre devenu boulanger s’apparente à une autre aventure, toute aussi populaire ces dernières années : celle de l’entreprenariat, au travers de la figure du « start-upper ». Tout à la fois romancière et directrice de communication chez Station F, le plus grand incubateur de start-up de la capitale, Rachel Vanier a elle-même vécu de près l’effervescence de la Silicon Valley. L’intervenante raconte dans son dernier roman Ecosystème ce monde des start-ups qui attire tant les jeunes talents. Si elle y voit, comme Jean-Laurent Cassely, un rejet du modèle proposé par les grandes entreprises, elle souligne aussi les particularités qui font l’intérêt de ces nouvelles structures : une grande liberté de manœuvre, et une énergie portée par des entrepreneurs animés de ce grain de folie si essentiel à la poursuite de leur projet.

Nouveaux besoins, nouveaux usages

Cette jeunesse urbaine ne se retrouve plus dans les jobs dénués de sens, ni dans les open spaces traditionnels : Céline Pauchon de Welcome at Work rappelle le besoin exprimé de plus de flexibilité, et de plus de services sur le lieu de travail. Le flex office parait être une réponse adéquate, et de plus en plus appliquée, y compris au sein des grandes entreprises. Le lieu de travail est ainsi recomposé entre bureaux non attribués, salles de réunion aux tailles variées, phone box pour passer un coup de fil en toute discrétion, et espaces de repos. « Il est devenu clair que le divertissement n’empiète pas sur le travail » pour la welcome manager, « mais est au contraire un temps nécessaire pour créer du lien ».

Les relations aux autres, un intérêt majeur pour les salariés, au même titre que les services proposés sur place : Welcome at Work s’est d’ailleurs fait une spécialité de ce dernier volet, en proposant une prestation de gestion des parties communes des immeubles de bureau, avec une gamme de services allant de la conciergerie au collectstore, sans oublier l’animation de temps conviviaux au sein de l’entreprise : networking, événements sportifs, culturels…

Car au travail comme ailleurs, l’expérience semble primer sur la possession chez les millennials. Le constat est partagé par les représentants de Klaxit et Chez Nestor. L’ancien WayzUp, spécialisé dans le covoiturage urbain, entend promouvoir ce temps de déplacement comme un moment propice à l’échange et au « réseautage ». L’intégration du service à la carte de transport, ou la mise en place de tarifs avantageux grâce à un système de subventionnement par les collectivités devrait d’autant plus attirer cette population jeune. Hubert Dubois, cofondateur de Chez Nestor, confirme l’appétence de cette génération « Erasmus » pour la location de moyen terme. Volontairement orientée vers les nomades urbains, le service d’immobilier clé en main connait une belle croissance, quitte à faire grincer quelques dents dans la salle à l’évocation des conséquences sur le marché locatif, déjà tendu par la présence d’Airbnb.

Gaspard Koening tempère toutefois l’enthousiasme des différentes start-ups présentes. Pour le philosophe, le discours autour d’une généralisation de l’usage sur la propriété pourrait rester une grande fiction. L’enthousiasme de la jeunesse sera-t-il refroidi par les années, et l’envie de posséder, comme ses parents, son propre véhicule ? Le fondateur du Think Tank Génération Libre plaide en tout cas pour un futur des villes éloigné de la vision techniciste de la smart city.

La ville des millennials, une utopie pas si inclusive ?

Loin des figures simplistes, les intervenants dressent un portrait contrasté, parfois critique, de cette jeunesse urbaine. Pour la sociologue Monique Dagnaud, spécialiste de la Génération Y, l’hypocrisie n’est d’ailleurs jamais loin dans l’idéal brandi par cette génération : derrière l’utopie du partage se cache une réalité socialement bien plus élitiste. Les habitants du périurbain n’ont bien souvent pas accès à des services collaboratifs opérant uniquement dans les cœurs des villes, et les 56% d’individus ne possédant que le bac, voire moins, ne peuvent prétendre aux emplois très qualifiés proposés au sein des start-ups, où règne une grande homogénéité sociale. La surmédiatisation de ces nouveaux entrants économiques cache d’ailleurs le poids plus que modeste des start-ups dans l’économie française, ne représentant que 10% des créations d’entreprises.

La vision rêvée de la ville dépeinte au fil des échanges n’est pas seulement propre aux millenials ;  des individus d’autres générations peuvent aspirer à ce nouveau mode de vie plus partagé. Dans sa synthèse de la matinée, Philippe Torres, directeur général adjoint de l’Atelier BNP Paribas, rappelle toutefois que les millennials ont eu la force de s’attaquer aux problèmes que les générations précédentes n’ont pas eu le courage de résoudre. Porteurs de changements sociétaux forts, les millennials parviendront-ils à imposer cette nouvelle forme de vivre-ensemble à l’ensemble de la société, ou ce modèle restera-t-il l’apanage de quelques privilégiés ? On gage que l’arrivée de la génération Z sur le marché du travail sera déterminante pour en juger. La suite à la prochaine lettre.