La Ville et les femmes : vers une réconciliation ?

Longtemps conçue par et pour les hommes, la ville fait actuellement l’objet d’un long questionnement sur la place qu’elle offre aux femmes. Comment faire du cadre urbain un espace mixte et accessible à tous et toutes ?
 
Après s’être intéressé à l’impact des Millenials dans la ville moderne, Le Monde Smart Cities consacrait le 5 avril dernier une matinée de débats sur la question de la ville et du genre, en collaboration avec L’Atelier BNP Paribas. Entre questions de définition et de méthodes, propositions de modèles d’urbanisme et mises en place d’actions politiques, les intervenants ont souligné les freins de la ville mixte, et avancé des solutions pour changer les représentations des femmes en ville.

Réunir pour mieux partager

Le genre s’appréhende sous de multiples dimensions, depuis les représentations publicitaires jusqu’à la mise en scène du corps dans l’espace public. Implantation des activités commerciales, luttes sociales et productions scientifiques, la question de la division genrée traverse la société. Pour Marianne Blidon, sociologue et maître de conférence à l’université Panthéon Sorbonne, le genre met en place un dispositif de classement pour opérer une séparation entre hommes et femmes. Cette ligne tracée est ancrée dès l’enfance dans les écoles, avec un aménagement qui entérine la différence : les toilettes publiques.

Changer les mentalités en ville est donc une opération de longue haleine, qui passe tant par le renouvellement des modèles d’aménagement que par l’éducation et la sensibilisation. L’exemple est pris avec la bibliothèque Toyen (Oslo), un lieu exclusivement réservé aux adolescents de 10 à 15 ans. La bibliothèque ne connaît qu’une seule règle, celle de la débrouillardise : aucune place n’est assignée aux filles ou aux garçons, et chacun a la charge d’assurer sa propre autonomie dans les espaces de cuisine et de bricolage. Car si l’espace a le pouvoir de séparer, c’est également là que se joue l’enjeu de la mixité et du partage des tâches.

 Ce rééquilibrage du partage de l’espace se traduit en ville par des initiatives comme celle du collectif Place aux Femmes. Depuis 2011, leur charte labellise les cafés d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) dont le responsable s’engage à assurer l’accueil bienveillant et respectueux des femmes dans une espace bien souvent occupé par une majorité masculine. Convaincues de la force du numérique, les applications Mon Chaperon et App-Elles proposent quant à elles de rendre les déplacements en ville sûrs, sécurisés et conviviaux. En partageant un trajet ou en désignant des contacts à joindre rapidement, ces solutions ont l’ambition de faciliter  les déplacements urbains pour les femmes, peu importe l’endroit ou l’heure.

Déplacer les lignes de la ville

L’un des enjeux de la ville et du genre reste celui de la compréhension : pour Chris Blache, co-fondatrice de Genre et Ville, il s’agit avant tout de réussir à « penser l’impensé » avec de vrais outils d’observation. Sa méthode est celle du comptage pour analyser l’occupation de l’espace public et les postures qu’y adoptent les femmes. A partir de ces observations, la cartographie la plus fine permet le développement de programmes comme celui des MonumentalES, qui repense l’aménagement de l’espace public de manière inclusive et dé-normée. En réinstaurant la notion d’espace privé sur la place publique, le mobilier offre aux femmes la possibilité d’occuper l’espace, et non plus seulement de le traverser.

La cartographie intervient également dans les méthodes de l’association Womenability à travers la pratique des marches exploratoires. Outils de sensibilisation mais aussi de compréhension, les marches de quartier organisées par le collectif français ouvrent la voie à de nouvelles perspectives. Car en recueillant les ressentis des femmes in situ, ce sont à la fois les défauts et les qualités qui sont identifiés sur leur parcours. Parmi les  bonnes pratiques, Julien Fernandez relève les stickers du métro de Séoul, installés pour éviter les incivilités entre hommes et femmes dans les transports en commun, ou encore les ateliers de réparation de vélos réservés aux jeunes filles de Baltimore pour assurer leur émancipation.
 
Ces méthodes de compréhension des comportements en ville permettent la création de solutions durables. L’urbaniste Jean-Christophe Choblet, qui a travaillé en collaboration avec les MonumentalEs, propose de travailler l’espace public de la ville sur le modèle du parc : un espace ouvert et poreux, où les réunions et la proximité sont possibles, tout en autorisant la traversée. La végétalisation joue également un rôle dans cet agencement en donnant à la ville une forme apaisée et un sentiment général de confiance.

Pour les villes, la mixité se joue jusque dans les cantines

Où se situent les pouvoirs publics dans ce travail de renouvellement des modèles et des représentations ? La problématique de la mixité et de l’égalité s’insère dans une dynamique dépassant la logique des partis politiques selon Gunilla Westerberg-Dupuy, adjointe au Maire de la ville de Suresnes (Hauts-de-Seine). Dans cette commune d’Ile-de-France, l’incitation à la mixité est passée par la réattribution des subventions publiques et la mise en place d’actions concrètes. L’approche par le « gender budgeting », choisie à Suresnes ou à Aubervilliers, se traduit par la création d’un budget spécifique pour des appels à projets à destination des associations de la ville. Ces investissements visent à promouvoir l’égalité hommes-femmes dans les activités de la ville et les milieux professionnels.

A Paris, l’action de la ville s’est davantage portée sur les représentations des femmes. Pour lutter contre le harcèlement de rue et le sentiment d’insécurité, la publicité à caractère sexiste ou discriminatoire est interdite depuis mars 2017. A l’Ouest, la ville de Rennes travaille à rendre visible le passé historique de ses habitantes en revalorisant son patrimoine féminin. La question du « matrimoine » a ainsi fait partie de la réflexion de son nouveau Plan Local d’Aménagement (PLU), Rennes 2030. Alors que la France ne compte encore que 6% de rues portant des noms de femmes, il y a encore fort à faire pour retravailler les imaginaires en mettant en valeur des pans de son histoire souvent oubliés.
 
Par ailleurs labélisée par l’Afnor en 2014 pour sa politique de promotion de l’égalité homme-femme, la ville de Rennes a fait de son recrutement et ses formations en interne un levier pour retravailler les représentations du genre dans les services publics. Pour Geneviève Letourneux, déléguée aux droits des femmes à la ville de Rennes, cette stratégie est un moyen de décloisonner les professions et de se détacher des stéréotypes, à l’exemple des métiers techniques souvent réservés aux hommes, ou des postes dans les cantines à l’inverse largement occupés par des femmes.

 
Militants, élus ou chercheurs, les idées ne manquent pas pour lutter contre l’inégalité d’accès à l’espace public et faire évoluer les représentations pour faciliter le quotidien des habitantes. Et si les freins, parfois invisibles, sont encore nombreux, des perspectives s’ouvrent pour développer une ville mixte et accessible à tous.