L’urbanisme transitoire, nouvel ingrédient (incontournable) dans la fabrique de la ville ?

Grands Voisins, Darwin, Ground Control : pas un mois ne passe sans que les journaux ne s’enthousiasment à la description de ces lieux hybrides, concentrant les activités et les populations les plus diverses, tout en transformant radicalement le quartier dans lequel ils s’inscrivent.

A Paris ou en régions, ces lieux d’un nouveau genre appelés à ne durer qu’un temps semblent pourtant s’inscrire dans le long processus de l’aménagement du territoire, sorte d’étape incontournable entre le terrain délaissé du passé et le projet futur dont ils influencent le destin. Zones de libertés dans le carcan de villes aménagées selon les volontés des décideurs politiques, ces lieux éphémères séduisent les habitants comme les propriétaires de foncier qui voient dans l’opération le moyen de valoriser friches et terrains en devenir.

Ces occupations temporaires, de nature pourtant diverses, seraient-elles appelées à devenir une étape incontournable dans l’aménagement des territoires ? L’Ecole Normale Supérieure et l’IAU Ile de France ont pris le temps de la réflexion, le 9 mars dernier, pour interroger le concept et établir une photographie du phénomène en France. Synthèse.

L’urbanisme transitoire, des squats à l’institutionnalisation de la démarche

Les interventions des universitaires et professionnels au cours du séminaire se sont attachées à définir cette tendance pourtant pas si nouvelle ; avant les très médiatiques opérations éphémères de la SNCF (avec Ground Control puis Grand Train), cette forme d’occupation temporaire et hybride était surtout l’apanage des squats. Lieu de revendication militante et de performance artistique à l’image du 59 Rivoli ou des Frigos, ou d’expérimentations plus hybrides comme au Jardin d’Alice, ces lieux étaient surtout le résultat de l’occupation de terrains et bâtiments délaissés par une poignée d’individus, très vite organisés en collectif.
 

« Ce qui change de l’époque des squats, c’est la contractualisation existante entre occupants de l’espace et propriétaires des lieux » affirme Cécile Diguet, urbaniste à l’Institut d’Aménagement et d’Urbanisme d’Ile de France, et co-auteure d’une Note sur le sujet. Plus de rapport d’illégalité, donc, mais aussi une spontanéité plus calculée : l’installation temporaire se professionnalise, et de nouveaux tiers de confiance émergent pour faire le lien entre propriétaires et occupants.

Le Sens de la Ville s’est fait une spécialité de la promotion de programmations hybrides et éphémères au sein des projets urbains. La SCOP, qui se présente comme un « Do-Tank urbain », accompagne des maîtres d’ouvrage sur des projets aussi divers que la capitalisation de l’expérience des Grands Voisins à Saint Vincent de Paul, la requalification de friches à Lille ou un travail plus exploratoire sur la vacance commerciale. Le mot d’ordre est clair : ériger le transitoire en véritable moyen d’élaborer une stratégie urbaine. Une orientation habile quand on connait la complexité et la lenteur de réalisation des projets urbains recyclant le tissu urbain existant.

Cartographie du transitoire francilien 

Et la région Ile de France constitue un terrain particulièrement propice à cette nouvelle forme d’aménagement. Dans un marché tendu où le foncier reste coûteux, les différents acteurs du territoire trouvent leur compte dans cet investissement temporaire. Côté propriétaires, l’occupation permet l’optimisation du patrimoine et la réduction des frais de portage foncier dans l’attente d’un futur projet, quand les occupants profitent d’un accès facilité à des sites aux surfaces importantes (les lieux occupés sont fréquemment supérieurs à 3000m²) pour un loyer réduit voire gratuit, le tout avec une grande liberté d’usages. Les collectivités locales voient d’un œil favorable l’émergence de ces initiatives qui contribuent à l’animation et à l’attractivité du site et du quartier.

L’étude de l’IAU IDF observe l’apparition de 62 sites depuis 2012 sur le territoire francilien, selon trois formes majeures : une occupation événementielle estivale à dimension festive et culturelle (sur le foncier de la SNCF notamment), l’émergence de projets citoyens, culturels et sociaux comme le Shakirail, ou suivant une logique d’optimisation économique du patrimoine vacant.

D’une durée moyenne de 3ans, ces projets ne se limitent pas au périphérique : si 39% des sites se situent dans Paris, le département de la Seine-Saint-Denis fait preuve d’une belle vitalité avec 36% des projets, du 6B de Saint-Denis au Jardin d’Alice de Montreuil. Les initiatives restent toutefois plus rares en grande périphérie : Big Bag, Gillevoisin ou Pimp My Descartes font partis des 5 opérations recensés par l’institut.

L’urbanisme transitoire s’affranchit des frontières parisiennes

Mais les projets ne se multiplient pas seulement aux abords de la capitale, et le phénomène s’observe aussi à l’échelle nationale, avec des initiatives qui ont reconfiguré les sites occupés et parfois modifié le destin des futurs projets d’aménagement.

C’est le cas de Darwin à Bordeaux, implanté dès 2009 sur une ancienne friche militaire de la Rive Droite, et qui s’est progressivement étendu aux friches voisines pour y développer une multitude d’activités à dimension majoritairement culturelle. Skate park, ferme urbaine, épicerie bio, restaurant, espaces de co-working…. Un écosystème en constante effervescence qui lutte à présent pour sa pérennité, contrariant aujourd’hui le développement prévu de la ZAC Bastide Niel mené par la ville de Bordeaux elle-même. Occasion en or de valoriser le terrain à moindre frais, l’occupation transitoire ne garantit pas de ne pas finir en bras de fer…

L’urbanisme transitoire est l’expression d’une volonté, plus humble et située, de produire la ville autrement en associant tous les individus faisant vivre un même territoire. Il s’affirme comme un interstice de liberté dans la production de la ville, loin des modèles standardisés. La place donnée à la créativité dans la production de ces espaces fait tout le sel de ces lieux.

Si la reprise de cette démarche à des fins privatives, événementielles, dans un objectif de plus-value financière ternit quelque peu l’authenticité vantée par ces espaces, elle démontre surtout d’une nouvelle manière d’appréhender la programmation urbaine, et de penser la transition par l’occupation plutôt que par le vide du chantier à venir. La vie prend le dessus dans les dents creuses de la ville, et on ne peut que s’en réjouir.