Loïc Richer – "Avec le coworking, on vit son réseau"

Que faire quand on ne possède pas de bureau et qu’on ne veut pas travailler chez soi ? Depuis quelques années, les espaces de coworking ont ouvert une troisième voie dont la pratique a largement dépassé la simple communauté des travailleurs indépendants. S’ils répondent aux aspirations des salariés en recherche d’un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie privée, ils constituent aussi une petite révolution pour les collectivités, qui voient dans ces tiers lieux un véritable levier d’attractivité territoriale.

Eclairages avec Loïc  Richer, Directeur Général associé de DeuxMilleQuatre, société éditrice de ZeVillage, média spécialisé sur l’évolution du travail.

Comment se traduit en chiffres la dynamique du coworking en France ?

Le coworking connait une dynamique forte en France. Nous observons aujourd’hui une certaine maturité du phénomène, qui se définit de façon plurielle : au sein de l’entreprise, avec des milliers qui ouvrent chaque année, ou de manière plus classique dans des espaces rassemblant indépendants et salariés (1200 recensés à ce jour).

Une troisième tendance se dégage depuis quelques années, avec l’émergence d’espaces hybrides à mi-chemin entre le coworking et le centre d’affaires. De plus en plus d’entreprises proposent à leurs salariés de télétravailler, ce qui se traduit par une vacance des bureaux attribués (occupés tout au plus 50 à 60% du temps de travail). Des offres de coworking apportent de la souplesse dans l’offre d’immobilier d’entreprises, avec le flex office, avec la création d’espace de bureaux non attribués. Mais quand les salariés ne sont pas dans leur bureau ni chez eux, les entreprises paient des abonnements dans des espaces de coworking, qui ont la double compétence de coworking, et de lieu de réseautage.

A quelles aspirations cette nouvelle forme de travail répond-elle ?

Les gens ont besoin de plus de liberté, d’autonomie, de reconnaissance et de contact. Les espaces de coworking répondent très bien à ces aspirations. Les générations nouvelles l’expriment, et ne donnent d’ailleurs plus le choix aux employeurs : ça devient un critère de choix. Et ces transformations bénéficient à toutes les générations.

De plus en plus d’aspirations s’expriment à la faveur de rapports de travail plus horizontaux, avec la volonté d’exprimer ses compétences de manière plus autonome. La possibilité de choisir ses horaires, de travailler sans silo, tous ces éléments correspondent bien avec le coworking. On arrive maintenant presque à l’effet inverse : le coworking influe sur les manières de travailler. Les entreprises réfléchissent à leurs nouveaux formats d’immobilier, avec la création de nouvelles formes de lieux de travail : pépinière d’entreprise, mariage avec des écoles pour la création d’espace de coworking... Ce genre de mariage facilite l’implication, peut donner envie de transmettre et fidélise les salariés. Ca redonne du sens à leur travail.

Quel est l’intérêt du coworking pour les collectivités ?

L’intérêt est absolument central dans une stratégie de développement territorial. On voit une montée en puissance des créateurs/slasheurs. Ces travailleurs créent de la valeur, et quel meilleur endroit pour réunir ces gens-là que les espaces de coworking ? On retrouve des étudiants, des enseignants, des entrepreneurs, des freelances, des médias, des acteurs de la culture du territoire… Tout ce monde-là se retrouve dans un espace de coworking. C’est un lieu qui favorise le contact et les échanges entre les gens.

Jusqu’à récemment, le réseautage, c’était écouter des interventions puis échanger rapidement autour d’une coupe de champagne. Avec le coworking, on vit son réseau. Les gens se fichent un peu d’avoir un beau lieu, avec un baby-foot, des beaux meubles... Ils cherchent de l’entraide, de la bienveillance. C’est le mot clé pour un espace de coworking.

Et pour les milieux périphériques et ruraux ?

De plus en plus de collectivités doivent se débrouiller seules pour leur développement économique. Les acteurs classiques se retirent, ou se retrouvent loin des communes. Avoir un lieu, c’est permettre de partager une dynamique avec l’ensemble des acteurs d’un territoire, qu’il s’agisse d’indépendants ou d’enseignants. La rencontre de ces différentes personnes facilite les échanges et l’émergence des idées.

Nous portons toutefois l’attention sur l’entité qui va gérer le lieu, au-delà de la simple gestion des locaux. Le risque de ces lieux, c’est qu’ils ne deviennent des espaces fantômes, car les collectivités n’auront pas prévu de faire vivre une communauté en faisant occuper ce lieu de gens qui veulent s’investir. Tout l’enjeu des collectivités, c’est d’animer le lieu, et de trouver un acteur tiers qui sera en capacité de faire vivre le lieu. Sans ça, le risque d’échec est immense. 

Des exemples de projets réussis portés par les collectivités ?

Nous travaillons à l’ouverture d’un lieu à La Chartre-sur-le-Loir, une commune de 1500 habitants ! Loiretech est un projet porté par la communauté de communes, et regroupe des indépendants, trois start-ups, un projet d’école de la deuxième chance… La collectivité porte le projet, mais elle met à disposition les locaux, comme un coup de pouce avant de laisser le fonctionnement à une association.

L’agglomération de Moulins (Allier) a aussi lancé son espace avant de le confier à l’association Connecting Bourbon. Le lieu est plein et fonctionne très bien. C’est du gagnant-gagnant pour la collectivité.

Les collectivités doivent se mettre en ordre de marche pour accueillir le public grandissant des freelances, au risque de perdre leurs indépendants, et à terme leur attractivité. C’est un enjeu d’attractivité économique. Si elles ne le font pas sérieusement, en prenant en compte la communauté, elles risquent de rater le virage.

Après le succès de la Fête des Coworkings (du 5 au 12 juin), avez-vous d’autres événements à venir pour réfléchir sur ces nouvelles formes de travail ?

Les 24 et 25 septembre, nous organisons des ateliers et des échanges autour du futur du travail. Comment recrute-t-on, comment organiser son entreprise aujourd’hui ? Comment définir le bonheur au travail, concevoir des espaces de bureau favorables à l’épanouissement ? Comment faire profiter le lieu au quartier ? Il y aura aussi un volet sur l’intelligence artificielle, pour dédramatiser son arrivée.

L’événement « Territoires Agiles », qui aura lieu fin novembre à Paris, traitera des nouveaux leviers de développement des territoires, et notamment des tiers-lieux comme outils d'attractivité. Sur une journée, des collectivités ou des binômes alliant collectivités et acteurs associatifs, centre de recherche ou école présenteront leur cas. Notre deuxième réflexion se portera sur la capacité à mobiliser la population pour réussir à faire vivre ces lieux : comment mobiliser les étudiants, les entrepreneurs, les seniors, en leur donnant des responsabilités, pour que le territoire gagne en attractivité ? Nous espérons apporter des réponses concrètes, voire inciter d’autres territoires à se lancer !