Le nouvel âge des villes nouvelles

Songdo, Forest City, Konza City, Cyberjaya... Ces noms ne vous disent rien ? Et pourtant, il s’agit de quelques-unes de ces villes nouvelles qui sortent de terre à travers le monde, et qui interrogent notre rapport aux villes, de leur construction à leur expérience quotidienne.

Le concept de villes nouvelles n’a rien de neuf. De l’Antiquité et les réalisations d’Hippodamos de Milet à la création des villes nouvelles françaises dans les années 60, l’histoire urbaine a toujours été jalonnée de ces projets, mêlant ambitions politiques, économiques et influences utopistes. Outil d’aménagement et de contrôle du territoire, ces villes connaissent aujourd’hui un nouvel essor dans de nombreux pays du monde confrontés à la saturation de leurs métropoles. La ville nouvelle serait alors l’occasion de recréer de toute pièce une cité idéale et parfaitement fonctionnelle ... Mais est-elle réaliste ? Tour d’horizon de ces projets souvent pharaoniques qui questionnent le futur de nos villes.
 

Planification et équilibre : les villes nouvelles comme outil de régulation

Depuis l’Antiquité, on a vu se développer des formes de « villes nouvelles » qui reposaient sur l’idée d’une nouvelle installation humaine, visant à occuper un territoire à partir d’un centre urbain. Les colonies grecques, comme Syracuse, Marseille ou Naples, en sont quelques exemples.

Au Moyen Âge, ces nouvelles créations servaient surtout à asseoir le pouvoir de seigneurs locaux, et à développer l’activité économique locale, par la création des premières villes franches, exonérées d’impôts. C’est ainsi que le paysage français est ponctué d’un certain nombre de Francheville, Villefranche et autres Villeneuve et Neuville.

A partir de la Renaissance, toutefois, ces villes nouvelles ont été de plus en plus empreintes de nouvelles conceptions urbanistiques propres à la pensée de l’époque. Elles sont aussi un outil d’affirmation d’un pouvoir politique, comme ce fut le cas pour Versailles ou Saint-Pétersbourg.

L’époque contemporaine offrit un nouveau cadre d’expérimentation des villes nouvelles avec le processus de décolonisation. Les nouvelles nations se sont pour certaines dotées de capitales neuves, cœur de leur nouvelle administration et organisées selon des plans « novateurs ». C’est ainsi que furent fondées Washington D.C., Brasilia ou encore Canberra, qui devaient aussi permettre de sortir de rivalités entre des métropoles déjà établies, et d’assurer un plus juste équilibre économique et politique dans le pays. Une tendance que l’on retrouve aujourd’hui dans certains pays, comme l’Egypte, la Malaisie ou encore la Birmanie, qui ont lancé des chantiers colossaux pour bâtir de nouvelles capitales administratives.

Dans le contexte de l’après-guerre en Europe, le concept de ville nouvelle trouva un nouveau souffle. En France, cela s’est traduit par la création de 9 villes nouvelles, dont Marne-la-Vallée, Cergy-Pontoise, l’Isle-d’Abeau ou encore Villeneuve-d’Ascq, qui ont connu plus ou moins de succès. Aujourd’hui, elles offrent toutefois de nouvelles perspectives de développement en région parisienne, notamment à Sénart et Marne-la-Vallée, avec l’arrivée du Grand Paris express.

Plus qu’une lubie récente dans certains pays, ou bien une expérimentation urbaine n’ayant pas rencontré le succès escompté dans l’après-guerre, la ville nouvelle est un objet urbanistique déjà éprouvé sur le temps long.
 

Les villes nouvelles, symptômes et vitrines de l’émergence

Au-delà de cette conception et cette histoire très occidentales de la ville nouvelle, on voit aujourd’hui se multiplier les projets de villes nouvelles dans des pays émergents. Et cela n’est finalement en rien une surprise : à mesure que leurs économies se développent – parfois spectaculairement – les investissements et l’exode rural s’intensifient, générant une double opportunité pour l’essor urbain.

Alors que ces villes ont connu une explosion démographique au cours des dernières décennies (on peut penser à Kinshasa, en République Démocratique du Congo, qui est passée de 400 000 habitants en 1960 à près de 17 millions aujourd’hui par exemple, ou Shenzhen, en Chine, qui accueillait 30 000 habitants en 1970 et plus de 10 millions à présent), leur urbanisation s’est souvent faite sans plan d’ensemble et par extension successive.

Le constat partagé dans bon nombre de ces métropoles est celui de la congestion et d’une relative paralysie de leurs réseaux, de transport, d’assainissement ou d’énergie. Face à cela, l’idée de recréer des environnements urbains ex nihilo séduit de nombreux gouvernements. L’exemple le plus visible est celui de la Chine, où l’on a vu se multiplier des villes nouvelles (ou villes fantômes) au cours des dernières décennies, avec plus ou moins de succès.

Mais au-delà de la seule Chine, les exemples de villes nouvelles ne manquent pas. On les retrouve notamment dans des pays dits en développement, où la rencontre des capitaux financiers et humains ouvre la voie à de nouvelles créations urbaines, supposément plus efficaces, voire efficientes, que les villes déjà établies.

Plus encore, ces nouvelles villes incarnent un nouvel échelon de la compétition internationale des villes, en manifestant physiquement les capacités (économiques, techniques, ...) d’un pays et de son gouvernement et en devenant un nouvel argument de marketing territorial. En marge de la course aux gratte-ciels, et aux quartiers d'affaires toujours plus hauts, qui se joue entre les métropoles internationales, on voit ainsi apparaître une compétition, parfois en complément de la première, de ces villes nouvelles. Symboles d’une modernité absolue (et souvent très similaires entre elles dans leur architecture et leur design urbain), elles sont alors une vitrine pour attirer des investisseurs sur un marché émergent.

En Afrique, cela se traduit par de nombreuses créations, parfois déroutantes dans leur conception déconnectée tant des enjeux actuels (environnementaux, sociaux) que des spécificités locales, menant ainsi à des paysages urbains semblables, imaginés comme les plus modernes.

Des modèles d’urbanisation qui peuvent à l’inverse répondre à des enjeux pratiques et des intérêts financiers, créant des ensembles quasi-identiques qui ne sont pas sans rappeler nos grands ensembles dans leur morphologie. A la différence près que ces villes nouvelles intègrent effectivement des services et des infrastructures pour leurs habitants, comme la ville nouvelle de Kilamba, en Angola, largement financée et construite par l’entreprise publique de fonds d’investissement chinoise CITIC Group. La ville doit en effet offrir un logement à plus de 200 000 habitants, avec 17 écoles et 24 garderies à disposition des résidents.
 

La ville nouvelle, laboratoire à grande échelle de la ville de demain ?

Entre investissements financiers, urbanisation grandissante liée à l’émergence et intégration croissante à la mondialisation, les villes nouvelles catalysent les ambitions de nombreux pays émergents. Pour Sarah Moser, professeure de géographie urbaine et culturelle à l’université McGill à Montréal, les villes nouvelles sont perçues comme vitales pour la croissance économique de ces pays, alors même qu’aucune recherche n’a été menée pour vérifier la véracité de cette approche.

Au-delà de ces opportunités économiques, les villes nouvelles sont aussi le terrain de jeu idéal pour expérimenter une nouvelle façon de faire la ville, et un nouveau type d’urbanité, pensée comme plus responsable et nourrie de capteurs en tout genre.

Cette smart city s’incarne notamment dans le projet de Songdo, en Corée du Sud. Une ville nouvelle à une heure de Séoul, bâtie sur un carré de terre récupéré sur la mer, où les immeubles et les routes ont poussé en un peu plus de dix ans pour créer une ville entièrement connectée, jusqu’à l’intérieur des appartements. La technologie est partout, pervasive, et se veut garante de l’entrée dans la ville du futur. Pour autant, sur place, le succès n’est pas encore au rendez-vous et la ville devrait être totalement fonctionnelle en 2022.

En marge de ce projet qui a bénéficié d’une importante visibilité, d’autres projets de villes « intelligentes », créées ex-nihilo, voient le jour dans des pays d’Asie, comme en Malaisie. Le pays a inauguré, dès la fin des années 90, Cyberjaya, aux côtés de Putrajaya, sa nouvelle capitale, pour en faire une ville tournée vers l’informatique et les nouvelles technologies de l’information. Présentée comme la Silicon Valley malaysienne, la ville n’a pas rencontré le succès escompté et un nouveau projet a vu le jour ces dernières années. Il s’agit de celui de Forest City, une smart city tournée vers l’international, ville durable et accueillante ... et stratégiquement située en face de Singapour. Comme dans beaucoup de ces chantiers, les constructions ont pris du retard et le projet rencontre quelques difficultés du fait de tensions avec la Chine, qui ne cache pas son intérêt pour le contrôle de la ville.

Quoi qu’il en soit, on voit se dessiner aujourd’hui une nouvelle perspective pour les villes nouvelles, qui semblent être le cadre idéal pour concevoir une ville clé en main, intégrant dès son design une vision d’ensemble et l’ensemble des solutions techniques et technologiques pour y parvenir. Par essence, elles sont ainsi très « tech » et voulues éco-responsables, mobilisant nombre de capteurs, de technologies et d’autres outils pour offrir des services intelligents et durables, et assurer par exemple un suivi des consommations en eau ou en énergie. Un bac à sable pour les ingénieurs, architectes et urbanistes qui imaginent alors la « smart city » idéal, dans des pays dont l’économie plus ou moins émergente repose en partie sur les nouvelles technologies.

Un autre visage de la smart city se dessine, en parallèle, autour des géants du numérique : Facebook City, Toronto Sidewalks, ou dans une moindre mesure Apple Park, sont autant de projets qui illustrent le poids grandissant de ces acteurs, qui souhaitent utiliser leur expertise en termes de nouvelles technologies mais aussi de services à des utilisateurs mobiles et connectés. A Toronto, Sidewalk Labs ambitionne ainsi de nouveaux mobiliers urbains, changeant au fil des saisons, se déployant, grâce à des capteurs, selon les intempéries… Une smart city évolutive, à taille humaine et avec des matériaux durables – principalement du bois –, mais qui suscite des critiques autour de la gouvernance du projet, confié à Sidewalk Labs, rattaché à Alphabet, la maison-mère de Google.
 

Les villes prennent le large

Nouvelles technologies, nouveaux services, nouveaux acteurs... Et si demain la ville s’affranchissait aussi de son territoire traditionnel ?

En Suède, la ville de Kiruna a connu une célébrité nouvelle, de ce fait. Construite sur la plus grande mine de fer du monde – et fondée suite à la découverte du gisement –, la ville doit aujourd’hui entamer un projet sans précédent puisqu’il s’agit pour les près de 20 000 habitants de déménager tous ensemble, à quelques kilomètres de là. Le sous-sol, grignoté par la mine qui ne finit pas de s’étendre, constitue à présent une menace pour la ville. Entre la fermeture de l’exploitation, qui représente 90% du fer européen, et le déménagement de la ville toute entière, les habitants ont choisi la seconde option. Au total, le projet, qui devrait coûter plusieurs milliards d’euros à la compagnie qui exploite la mine, doit s’étaler sur plusieurs décennies et entreprend la recréation complète de la ville, avec un nouveau centre-ville et de nouveaux axes, de nouveaux quartiers… Seule l’église en bois sera conservée, reconstruite à l’identique, dans le nouveau centre.

Un projet d’une envergure sans égal, et qui pourrait inspirer certaines villes côtières, menacées par l’érosion ou par les perspectives d’une montée du niveau de la mer. Face à ces enjeux, certains n’hésitent plus à se jeter à l’eau et à imaginer des cités ... flottantes !

Si ce concept n’a, en soi, rien de révolutionnaire, comme nous l’évoquions dans un précédent article, il continue en tout cas d’alimenter les passions d’architectes et designers.
C’est par exemple le cas du projet Lilypad, imaginé en 2008 par l’architecte Vincent Callebaut, qui développe une ville flottante reprenant la forme d’un nénuphar et capable d’accueillir quelques 50 000 réfugiés climatiques. Ces « nénuphars » pourraient aussi offrir des solutions de logement dans des pays contraints géographiquement, comme la principauté de Monaco où l’architecte proposait une implantation…

L’architecte italien Pierpaolo Lazzarini a imaginé, lui, des structures inspirées des pyramides mayas et qui pourraient créer une ville auto-suffisante, modulable selon différents types : habitation, commerce, serres ou salle de sport... Un design qui, malgré tout, fait plus penser à une marina qu’à une véritable ville, organisée et fonctionnelle. Le projet WAYA n’est pour l’instant qu’un concept, même si son créateur espère pouvoir le concrétiser dès 2022.

On pourrait penser que ces projets, comme des bouteilles lancées à la mer, ne trouveraient pas forcément de concrétisation. Et pourtant : en 2020, la Polynésie française devrait voir débuter la construction de la première véritable ville flottante du monde, mené par le Seasteading Institute. Derrière ce projet, le cofondateur de Paypal, Peter Thiel, qui soutient, comme d’autres grands noms de la Silicon Valley, une vision libertarienne et rêve de ces îlots, flottants loin des Etats, comme une nouvelle utopie libertaire et de nouvelles villes idéales. Reste à voir si elles parviendront à se maintenir à flot.
 
Plus qu’un vague concept qui aurait vieilli, on assiste aujourd’hui au retour en grâce des villes nouvelles. Concrétisation de l’émergence de nombreux pays, elles sont aussi un instrument d’intégration à la mondialisation pour ceux-ci, et un outil marketing pour des pays qui s’affirment sur la scène mondiale. On peut citer le cas de Pudong, le centre d’affaires de Shanghai, qui n’existait pas en 1990 et qui aujourd’hui concentre bon nombre d’activités économiques et financières dans la métropole chinoise. Un essor qui tient aussi à un ensemble de paramètres favorables, mais qui témoigne néanmoins des possibilités offertes par ces nouveaux développement urbains.

Aujourd’hui, on estime que plusieurs centaines de villes nouvelles sont en construction dans le monde – 28 en Indonésie, 9 au Maroc, 12 au Koweït et plus de 200 en Chine d’après Sarah Moser. L’avenir des villes se fera donc aussi dans celles-ci.

Crédits photo illustration : Max Pixel