Un piéton dans la ville

A l’heure du développement de nouveaux services de mobilité, les solutions innovantes ont parfois de quoi faire tourner la tête. Celles-ci renforcent les interrogations sur la place du piéton dans la ville et le partage de l’espace public entre ses différents utilisateurs. Alors que les discussions sur le véhicule autonome ou les vélos et trottinettes électriques vont bon train, attention à ne pas perdre les piétons en route ! 

La marchabilité s’affirme aussi comme un enjeu des villes pour leurs habitants.

Le retour à une ville ‘marchable’ : un bref historique

Cet intérêt croissant autour de la mobilité piétonne n’est pas une nouveauté dans les villes du monde. Après l’essor des métropoles autour d’un développement souvent lié à la démocratisation de l’automobile au cours du XXe siècle, la tendance semble aujourd’hui s’inverser.

On ne peut pas pour autant parler de villes purement automobiles, où les piétons seraient totalement oubliés. De fait, dès les années 70, des projets voient le jour pour redonner aux habitants des espaces de liberté piétonne, loin des avenues de circulation denses et parfois dangereuses. Cela s’exprime notamment dans les années 60-80 à travers le modèle des malls américains, ou bien, en France, avec les tentatives de l’urbanisme sur dalle qui a pu proposer une séparation des flux de circulation avec des passerelles réservées aux piétons, surplombant souvent des axes routiers. Des paysages qui subsistent encore aujourd’hui dans certains de ces quartiers, comme celui de la Part-Dieu, à Lyon.

En Europe, plus largement, des rues piétonnes dans les centres anciens des villes se développent à la même époque ​. Mais là encore, la logique est bien celle d’une séparation entre automobiles et piétons.

Cette vision a progressivement évolué vers une intégration des différents usages de l’espace public pour créer un partage entre eux. Ainsi, aux Pays-Bas, où on voyait déjà en 1953 un premier exemple d’une rue entièrement dédiée aux piétons, à Rotterdam, les années 60 et 70 marquent l’émergence du concept de woonerf, des espaces publics partagés entre automobiles, piétons ou cyclistes ce qui implique une plus grande vigilance de chacun par rapport aux autres usages de la route.
Ce concept a été largement repris à travers le monde et a créé des émules dans de nombreuses villes, où il s’est avéré un succès, malgré des résistances locales, et un levier fort pour améliorer la qualité de vie dans les quartiers concernées.
 

 

Le design urbain au service des piétons

Nous en parlions au printemps, le concept de complete streets utilise le design au service des habitants et de rues plus sûres, partagées entre tous les utilisateurs – en voiture, à pied, en transport en commun, en deux roues …
Si ces rues font la part belle aux modes doux (non motorisés), en réservant notamment de larges espaces aux pistes cyclables, elles sont également un élément favorisant la place des piétons en ville, en aménageant un plus large espace pour ceux-ci. Plus sûres et moins bruyantes en réduisant la place de la voiture, elles ont aussi un effet sur la santé des habitants (moins d’accidents, de nuisances) comme du quartier, en favorisant le commerce local.

Mais l’aménagement de complete streets n’est pas forcément suffisant pour améliorer la marchabilité, c’est-à-dire le potentiel piétonnier d’un environnement urbain. Aux Etats-Unis, par exemple, la construction de nouveaux quartiers (les emblématiques suburbs, notamment) posent des questions d’utilisation de la route. La trame urbaine, souvent organisée en impasses et avec peu de circulation au sein des quartiers, ne favorisent pas l’usage du vélo ou la simple promenade des habitants. Des travaux ont pu montrer l’importance d’avoir des réseaux de rues denses pour favoriser le recours à des modes de déplacement doux (à pied, en vélo, ...), avec des effets bénéfiques sur la santé. Et pour dépasser le modèle orthogonal, certains imaginent même un réseau « liquide » qui pourrait améliorer la qualité de vie, en garantissant à la fois l’accessibilité et la tranquillité des résidents. De quoi imaginer de nouvelles formes pour les villes !

Plus largement, de nombreux exemples de réaménagement de routes et de carrefours routiers ont pu faire leur preuve au service d’une meilleure sécurité et d’une appropriation de l’espace public. De Bogota à Mumbai, en passant par Addis Abeba, ces illustrations de design urbain légers et créatifs soulignent bien tout l’enjeu de la place des piétons en ville.


Des espaces partagés aux espaces réappropriés

La municipalité de Barcelone s’est attaquée à la question des espaces publics et de leur appropriation par les habitants. Le plan orthogonal de Barcelone, dessiné par Ildefons Cerdà au XIXe siècle, a inspiré d’autres cités européennes pendant les siècles suivant. Pourtant, face à l’évolution des villes, il semble aujourd’hui temps de le repenser pour favoriser une meilleure qualité de vie des riverains.
L’idée est simple : délimiter des « superblocks », constitués de 9 ilots urbains, au sein desquels l’usage de la voiture sera très restreint, en réservant les axes encadrant le superblock à la circulation automobile. Le reste des rues, au centre du bloc, se voit restitué aux habitants : loisirs, culture, vie de quartierAvec à la clé une réduction des nuisances et de meilleurs liens entre voisins ! Lancé en 2015, le projet a inspiré de nombreuses villes dans le monde.

A New-York, le cabinet Parkins Eastman a imaginé une application du concept de superblock et du woonerf hollandais pour designer des rues rendues aux habitants, mais où les autres usages ont encore une place. En réduisant la part dédiée aux voitures à l’intérieur de blocs, à l’image de Barcelone, et en étendant les espaces dédiés aux bus, aux cyclistes et surtout aux piétons, le cabinet propose alors un nouveau visage de Manhattan. Les voies de circulation automobiles, réduites et incurvées pour limiter la vitesse, laissent la place à de larges espaces d’appropriation : terrains de jeu, fermes urbaines, lounge ou workshop ponctuent cet autre Manhattan qui pourrait un jour devenir réalité.

A Paris, cette ambition se retrouve dans la Stratégie Paris Piéton qui entend bien rendre la ville à ses habitants. En (re)dessinant des continuités piétonnes et des « rues aux enfants », en déployant de nouveaux mobiliers urbains ou en réaménageant des places (Bastille, Nation, …), on imagine déjà une ville plus piétonne à l’horizon du plan, en 2020.

La marchabilité au cœur des stratégies urbaines

Si l’intérêt pour la ville marchable se fait aujourd’hui à nouveau jour, c’est bien à l’aune des réflexions sur la durabilité de nos sociétés. Les enjeux environnementaux, sociaux et économiques amènent les acteurs de l’urbain à repenser les usages de celui-ci. Et en la rendant plus vivable pour les piétons, c’est tout un ensemble de bénéfices qui se mettent en place – pour la santé publique, économique et sociale des villes et de leurs habitants.

Au-delà, les municipalités y trouvent aussi un intérêt en termes d’image et de marketing territorial. A l’époque des réseaux de ville et d’une compétition accrue dans l’attractivité de celles-ci, pouvoir affirmer le caractère marchable de ses rues devient un enjeu fort ... et payant. L’aménagement d’anciens couloirs disparus dans les villes, aujourd’hui rendus aux piétons, suscitent l’intérêt international et contribue au rayonnement de celles-ci.

A Séoul, le Cheonggyeocheon, un ancien cours d'eau caché enterré sous la ville, a été réaménagé, dessinant une promenade de 6 kilomètres le long de la rivière et offrant une pointe de nature au milieu des buildings qui coiffent la capitale sud-coréenne. C’est aussi à Séoul qu’on retrouve un projet de "jardin suspendu", qui vient remplacer une ancienne autoroute qui traversait le paysage urbain, créant un vaste cheminement de déambulation, pour les riverains et les touristes.
De quoi faire de l’ombre à la High Line de New York, une ancienne voie ferrée de presque 5 kilomètres qui avait été réaménagée dès 2009, attirant plusieurs millions de curieux chaque année.

Si ces projets plus restreints et bien délimités préfigurent un renouveau de nos centres-villes et de la place du piéton, on ne peut que s’enthousiasmer en constatant le mouvement plus large qui appelle à une réappropriation du milieu urbain en faveur des piétons.

Avec la réduction des nuisances associées au trafic intra-urbain, c’est l’ensemble des habitants qui bénéficieront d’une qualité de vie améliorée et pourront profiter de la ville, plus conviviale et vivante encore.