Rien ne se perd, tout se transforme – y compris dans les villes

Bien que l’on imagine les villes comme des lieux au rythme effréné et à la santé économique insolente, force est de constater que la réalité est plus contrastée. Crise économique, aménagement urbain de piètre qualité ou paupérisation urbaine sont les quelques causes (parmi tant d’autres) expliquant la multiplication d’espaces abandonnés des autorités locales comme des développeurs au sein même des villes.

L’exploration de ces espaces urbains désertés, appelée Urbex (diminutif d’urban exploration) est une activité en vogue pour les amateurs de sensations fortes hors des sentiers battus. Les adeptes de l’Urbex immortalisent fréquemment ces bâtiments oubliés, de façon saisissante, à l’image du travail d’Anna Mika.

Mais plus que des lieux à explorer, ces espaces abandonnés ne pourraient-ils pas redevenir des espaces utiles à la communauté tout en conservant leur aspect d’origine ? Puisque les humains peuvent changer leurs manières de vivre au cours de leur vie, pourquoi les espaces urbains ne pourraient pas faire de même ?

Le potentiel enthousiasmant des terrains vagues

Trop souvent contraintes par le manque d’espace, les collectivités voient dans la réhabilitation des lieux laissés à l’abandon par l’effet des crises et du temps une véritable aubaine.

A Paris, c’est la Petite Ceinture qui a fait l’objet d’une large concertation pour imaginer ses nouvelles vies et usages. A l’issue de ces échanges, certains tronçons sont devenus des espaces verts, tandis que d’anciennes gares ont été transformées en bars branchées, centres d’animation des quartiers environnants.

Avec le projet « Underline », une équipe d’architectes de l’agence Gensler a imaginé convertir les tunnels souterrains désertés de Londres en un réseau piéton et cyclable ponctué d’espaces culturels et commerciaux. La technologie Pavegen, capable de produire de l’électricité grâce au passage des marcheurs, était prévue pour recouvrir le sol de ces nouveaux lieux de passage. Si le projet n’a pas trouvé de suites concrètes, ces dalles d’un nouveau genre sont actuellement testées à Bird Street, petite rue à proximité de la très commerçante Oxford Street, pour éprouver leur efficacité avant une potentielle généralisation.

De la reconversion des mobiliers urbains obsolètes : le cas de la cabine téléphonique

La généralisation du téléphone portable a causé du tort aux bonnes vieilles cabines téléphoniques, qui ont progressivement disparu de nos trottoirs au cours de la dernière décennie. Même les plus iconiques n’échappent pas à ce sort : le nombre des cabines anglaises, reconnaissables entre mille par leur couleur écarlate, est ainsi passé de 92 000 en 2012, à moins de 48 000 aujourd’hui.

Mais tout n’est pas perdu pour la cabine téléphonique rouge, en témoignent les initiatives qui se multiplient pour leur trouver un nouvel usage, plus adapté aux besoins actuels des citadins. La Red Kiosk Company, entreprise chargée de la reconversion des cabines obsolètes, a ainsi engagé un partenariat avec l’entrepreneur londonien Ben Spier, qui a transformé la cabine du parc Bloomsbury en un bar à salade miniature mais fort pratique en belle saison.

L’entreprise de coworking Pod Works transforme quant à elle les cabines en de micro-bureaux tout équipés. Pour 20 livres par mois, leurs clients ont ainsi accès à 23 cabines-bureaux implantées un peu partout dans la capitale, et profitent d’un réseau wifi, d’une imprimante, et même d’une machine à café. Une infinie possibilité de reconversions qui laisse présager du meilleur pour ce mobilier pas si désuet !

Réactiver les espaces désertés par l’éphémère

Les espaces urbains désertés peuvent aussi être l’objet de transformations plus éphémères ou événementielles. Le collectif chilien Sitio Eriazo reconvertit ainsi terrains vagues et recoins oubliés des villes en scènes ouvertes proposant selon le lieu des soirées théâtre, musique ou des performances de cirque.
Par le travail conjoint d’étudiants en art et en architecture, le collectif a conçu la « Vague », une structure en escalier formant un amphithéâtre, réalisé à partir de matériaux de récupération. L’espace comprend également un espace de travail, un jardin et un four à pizza (!).

Mais ces interventions éphémères peuvent aussi prendre place dans des lieux plus confidentiels et insolites. C’est le choix de l’activiste et artiste Phil America, qui a transformé une station de métro newyorkaise à l’abandon en galerie temporaire, découverte lors d’une session d’Urbex alors qu’il recherchait un lieu d’exposition peu cher. Une atmosphère outre-tombe qui collait parfaitement avec les œuvres de son exposition critique du port d’arme, « The Perilous Fight ».

Terrain vague, terrain d’art

Les artistes ont souvent recours à des matériaux bruts comme base de leurs créations. Les lieux abandonnés ne font pas exception, à l’image de l’œuvre monumentale réalisé par Okuda San Miguel dans l’église Santa Barbara à Llanera, Espagne. L’artiste a recouvert les murs de cet ancien édifice laissé à l’abandon par de vastes formes géométrique colorées, accompagnant ainsi sa transformation en skate park branché.

Mais les lieux désertés deviennent parfois eux-mêmes de véritables œuvres d’art : la canadienne Heather Benning a ainsi transmué une maison abandonnée en maison de poupée grandeur nature. L’artiste a passé 18 mois à rénover la bâtisse et à la meubler dans un style à la fois ancien et singulier. Par cette reconversion insolite, Heather Benning souligne à quel point l’imaginaire peut être utilisé comme un outil de régénération urbaine.

Dans la ville de Washington, la transformation artistique sera même le fruit d’un travail collectif. L’agence d’architectes Hou de Sousa compte bientôt inaugurer une galerie d’art dans un ancien passage piéton souterrain. Cet espace autrefois quelque peu lugubre sera investi par une installation artistique digne de Minecraft : près de 18 000 cubes composés de balles de plastique seront mis à la disposition des visiteurs qui pourront les assembler à leur guise et ainsi composer et décomposer ces structures tout au long du passage. Quelle meilleure reconversion que celle d’œuvre d’art collective ?