Les voies de la vi(ll)e citoyenne

Les débats sur la crise que traverse notre modèle démocratique sont monnaie courante dans ces temps de renouvellement politique. Les experts multiplient les affirmations sur notre démocratie prétendument à l’agonie, et dont les citoyens se détournent. Et si notre modèle n’était pas plutôt en mutation, questionnant la pertinence de l’échelle nationale, ou encore celle des moyens pour faire vivre le dialogue ?

La poursuite de la mondialisation et la multiplication soutenue des échanges entre les individus depuis les réseaux numériques remettent en question la souveraineté des états-nations, limités dans leur capacité à peser sur ces flux qui s’affranchissent aisément des frontières. Alors que les Etats ne semblent plus avoir de prise, le jeu démocratique semble retrouver une nouvelle vitalité dans les villes, devenues des laboratoires de nouvelles méthodes de gouvernance, plus participatives et ouvertes.
La « smart city » va-t-elle être bientôt détrônée dans les discours par la figure de la ville comme enceinte démocratique ?

L’espace public, terrain politique

Le philosophe Jürgen Habermas soulignait déjà le caractère éminemment politique de l’espace public, base nécessaire de la société démocratique. Espaces denses favorisant les échanges entre les individus, les villes sont des terrains propices à la mobilisation citoyenne, en particulier dans les espaces publics symbolisant le pouvoir contesté. Dessiner le parcours des cortèges de manifestants entre les places de la Bastille et de la République n’a donc rien d’innocent (ou de purement logistique) ; les mouvements espèrent gagner en puissance et en visibilité en se réappropriant, même momentanément, la symbolique de ces lieux.

D’Occupy Wall Street à Nuit Debout, les mouvements d’occupation de l’espace public ne se limitent pas à la simple expression d’une contestation. En se réappropriant de manière éphémère la place publique, ils créent en même temps de nouvelles formes de dialogue, avec la volonté de réengager les citoyens dans l’action politique et la réflexion sur la vie de la Cité.

Les assemblées citoyennes et multiples commissions créées au sein de Nuit Debout sont autant d’agoras modernes qui ont pu émerger de par l’ancrage physique du mouvement sur la place de la République, facilitant la convergence des individus dans un espace accessible et reconnu de tous.

La démocratie en mode participatif

Ces formes d’expression radicales ne sont bien sûr pas les seules manières d’établir un rapport plus direct et horizontal entre élus et citoyens. Les municipalités ont multiplié de nouvelles politiques, plus participatives, pour susciter la contribution des citoyens et ainsi légitimer les décisions politiques.

Le budget participatif reste la forme la plus ancienne de mise à contribution des citoyens. Depuis la première initiative du genre à Porto Alegre en 1988, des initiatives similaires se sont multipliées en Europe et ailleurs en ouvrant une partie du budget d’investissement au vote des citoyens. Les habitants peuvent choisir de la manière dont cet argent public sera investi. Si la méthode a le mérite de donner aux citoyens une prise directe sur les décisions de leur ville, le montant alloué reste souvent très limité par rapport à l’ambition d’origine. A Paris, seul 5% du budget d’investissement est affecté au processus participatif.

Plus connu dans nos contrées, le débat public est devenu une étape obligatoire pour tout projet urbain dépassant un certain montant. Si le processus de concertation a pour but d’impliquer les habitants dans ces projets, il reste le plus souvent sous la forme d’une simple consultation. Les habitants ne découvrent le projet qu’une fois celui-ci complètement formalisé, et les réunions de consultation sont plus le rendez-vous des mécontents que l’occasion d’un véritable dialogue participant de l’élaboration du projet final. La route vers une concertation complète et efficiente est encore longue…

Le numérique au secours de la démocratie ?

Le numérique pourrait-il proposer de nouvelles formes d’échanges entre citoyens et élus, plus efficaces et impactantes qu’un énième débat public ? Après « l’ubérisation de l’économie », de plus en plus d’entrepreneurs utopistes se sont mis en tête « d’hacker la démocratie » au travers de nouvelles plateformes de démocratie participative.

Plus communément appelées Civic Tech, ces start-ups ont pour ambition de renouveler la vie démocratique locale en favorisant la contribution des citoyens par le biais de plateformes intuitives et accessibles à toute heure. Fluicity, Civocracy, Voxe… De la remontée d’informations aux élus à l’organisation de débats politiques à l’échelle nationale, les applications veulent redéfinir l’exercice citoyen en abattant les barrières entre individus et institutions. Une autre manière de se faire entendre et de participer à la vie de sa ville.
L’avenir de la démocratie se trouvera-t-il dans cette redéfinition collaborative et horizontale de la politique ?