Construire une ville pour les femmes

Aux lendemains de la Journée Internationale des Droits de la Femme, qui rassemble chaque année des milliers de femmes autour de revendications communes, la place de la femme dans nos villes pose toujours face au manque d’inclusion auxquelles celles-ci sont souvent confrontées. Dans son œuvre « A Feminist City : A Field Guide », paru en 2019, Leslie Kern, géographie et directrice des études sur les femmes et les genres de l'Université canadienne Mount Allison, ​estime que l’espace public n’est pas construit pour les femmes. Une affirmation étroitement liée au manque de sécurité dans les grandes agglomérations, mais également au fait que les aménagements urbains souvent peu adaptés à la gente féminine.
Entre initiatives d’aménagements plus inclusifs et sécurité améliorée à l’échelle de la ville, tour d’horizon des principaux points de convergence d’une ville imaginée par les femmes et pour les femmes.

Une ville plus aménagée et sécurisée

 
Côté sécurité, réelle comme ressentie, les villes peuvent mieux faire.
Selon le Secrétariat d’Etat chargé de l’Egalité, 25% des femmes entre 18 et 29 ans ont peur dans la rue et 100% des utilisatrices des transports en commun franciliens ont été victimes au moins une fois dans leur vie d’harcèlement sexiste ou d’agressions. De plus, selon une enquête de l’INED réalisée en 2015, une femme sur quatre en France dit avoir été victime d’au moins une agression dans la rue. Un résultat alarmant qui témoigne de la violence morale ou physique que les femmes craignent de subir dans les rues et du manque de sécurité ressenti par celles-ci.

Face à ce bilan, des villes ont pris d’assaut le sujet, à l’instar de Vienne qui apparait comme le leader sur le sujet du féminisme urbain depuis plusieurs années, notamment avec son projet Frauen Werk Stadt (Femme-Travail-Ville), un projet construit par des femmes pour une meilleure égalité dans les espaces partagés. À Mariahilf, quartier très fréquenté de la capitale autrichienne, des lumières supplémentaires ont été installés et les trottoirs élargis, rendant ainsi les rues plus éclairées et plus navigables.
Pour des villes plus sûres pour ses citadines (et citadins), la ville de Barcelone a misé sur l’importance que le smartphone a pris dans la vie urbaine, en proposant dès l’été 2019 une application gratuite qui permet aux victimes d’agressions dans un espace publics de les signaler. Nommée BCN Antimasclista, l’application dispose d’un système de géolocalisation et d’un service instantané qui recense en temps réel les lieux publics (transports publics, bibliothèques, rues et avenues) à éviter en fonction des horaires et des conditions de l’agression. L’application cible davantage les femmes, mais peut toutefois être utilisée par des hommes.
 
 

Une ville plus verte et inclusive

 
Apparu en été 2019, le concept d’uritrottoir (urinoir écologique public, destiné à faciliter l’accès aux sanitaires pour les citadins), a fait l’objet de critiques pour son côté inégalitaire. Si l’installation des urinoirs publics permet de faciliter le quotidien des citadins lors d’une envie pressante, ces modèles de sanitaires (bien que publics) ne s’adressent qu’aux hommes. L’un des principaux éléments qui apparait comme une véritable contrainte dans l’espace public pour une femme est l’accès aux sanitaires publics.
Puisque trouver des toilettes faciles d’accès et sans fil d’attente interminable peut être un véritable casse-tête pour les femmes, dans les rues ou comme dans des festivals, des entreprises comme Lapee s’emparent du problème. Pour cette start-up franco-danoise, l’idée a été de développer des urinoirs mobiles féminins. Le concept, en plus d’être inclusif, se veut écologique, puisque le plastique utilisé pour concevoir l’urinoir est 100% recyclé et recyclable.

Ce dernier est mis en place dans l’objectif de faciliter l’accès aux toilettes publiques pour les femmes, indépendamment du lieu et de l’occasion, et ainsi désengorger les files d’attentes. Avec ses toilettes mobiles, Lapee entend également améliorer l’égalité des genres, en donnant aux femmes la même possibilité que les hommes d’accéder à des urinoirs dans un environnement propre et sécurisé. Ces urinoirs, tout de rose vêtu, ont été installés aux quatre coins de l’Europe et en Australie. Dans l’hexagone, ces derniers ont notamment été testés pour la première fois à Toulouse à deux reprises lors du marathon annuel et à l’occasion du réveillon
 

La start-up n’est pas la seule à s’être engagé dans le développement d’urinoirs féminins. Madame Pee est un urinoir féminin  avec une porte battante à la fonction « sans contact ». Sa fonction sans chasse d’eau et avec un papier 100% recyclable permet d’allier intimité, hygiène et écologie. Le système, idéal pour les évènements extérieurs, est testé lors des festivals We Love Green et Solidays en 2019.
 

 
Mais un aménagement urbain plus inclusif ne doit pas se limiter qu’aux toilettes publiques ! Également présent dans l’espace public et ouvert en théorie à toutes et à tous, les espaces de jeux pour enfants n’offrent pas les mêmes possibilités à tous les utilisateurs. De fait, les budgets publics destinés aux loisirs des jeunes urbains profitent à 75% aux garçons. Le manque d’inclusion des plus jeunes citadines est déploré, par exemple dans des espaces de jeux souvent aménagés en terrain de foot ou de basket, activités encore très genrés. Pour rendre les aires de jeux plus inclusives et répondre à toutes les préférences, la ville de Barcelone les a segmentés en une variété de jeux pour tous (de la balançoire au toboggan), répondant non seulement aux préférences des jeunes urbaines, mais également à celles des petits urbains.
 

Et si nos villes veulent réellement être durables, elles doivent aujourd’hui s’attaquer à la question majeure de l’inclusivité et du genre dans l’espace public. Le géographe Yves Raibaud rappelait ainsi que le modèle de ville durable renforcerait les inégalités d’accès à la ville au détriment des femmes. Il suggère donc d’intégrer au dessin de la ville durable l’expression d’un écoféminisme critique, pour répondre aux enjeux environnementaux sans reproduire les travers actuels de l’espace urbain.

De ses premières pierres à aujourd’hui, la ville a été très largement construite par et pour les hommes. Toutefois, dans une société où les revendications féministes ont plus de portée et dans laquelle chaque voix se fait progressivement entendre, les codes finissent par être bousculés et les initiatives en faveur d’une ville pour tous se multiplient. Bien que des améliorations restent à faire pour une meilleure inclusion des femmes dans l’espace public, l’ensemble de ces changements laisse imaginer une ville réellement inclusive.
 

Crédit illustration de couverture : Unsplash / Les Anderson