Charles Nepote - "Pour rendre la ville intelligente, il faut donner du pouvoir aux citoyens, aux entrepreneurs, aux écosystèmes locaux."

Depuis 2013, Charles Nepote explore avec Infolab la culture des données des organisations et leur capacité à les exploiter dans leur activité. Nouvelle brique dans leur exploration des usages de la donnée, la campagne « Open Data Impact » se veut un temps de recul et d’analyse des 8 années d’open data sur le territoire, pour mieux formuler une feuille de route pour la décennie à venir.

Quelle est la posture des villes face aux nouveaux enjeux que constituent les données ?

Aujourd’hui, les villes ont surtout à la bouche les mots « smart city », « ville intelligente », « RGPD » éventuellement. L’open data est moins regardée, est peut-être moins prise en compte par les collectivités. Il y a cette volonté de faire des projets qui sont dans l’esprit des villes intelligentes, mais il n’est pas évident pour la majorité des villes que l’open data est un outil de la ville intelligente.

Beaucoup conservent l’image du poste de pilotage où l’acteur public omnipotent pourrait tout commander à distance, mais on sait bien que cette ville-là ne fonctionne pas. Pour rendre la ville intelligente, il faut donner du pouvoir aux citoyens, aux entrepreneurs, aux écosystèmes locaux. La circulation de données, et l’open data en particulier, rend très concrète cette montée en intelligence de la ville, des collectivités et des territoires. Certains acteurs, notamment des acteurs historiques de l’open data, l’ont très bien compris, comme la métropole de Rennes ou bien le Grand Lyon.

Quels sont les écueils souvent vécus par les villes qui se lancent dans l’ouverture de leurs données ?

Au début de l’open data, on avait besoin de données pour développer l’offre. Aujourd’hui, avec un peu de recul, on sait ce qui marche et ce qui ne marche pas. Mieux vaut travailler la qualité et l’écoute de ses publics que d’ouvrir ses données à tort et à travers. Se pose également la question de la standardisation. Quand vous publiez un jeu de données, et que vous êtes le seul à pouvoir le lire, ces données auront de grandes difficultés à être croisées avec d’autres. En revanche, quand vous publiez un jeu de données qui correspond à un standard, les données pourront rapidement être fusionnées ou comparées. C’est l’un des grands écueils sur lequel il va falloir travailler.

Quels seraient les types de données les plus attendus aujourd’hui ?

Les données qui connaissent un grand succès sont les données concernant la mobilité, non seulement la mobilité traditionnelle, celle des transports publics, mais également la mobilité douce qui commence à avoir beaucoup de succès auprès d’acteurs comme Géovélo ou des associations locales, qui sont friands de ces données pour évaluer nos usages. La transparence de l’action publique est aussi un sujet, avec des données sur les délibérations, les subventions, les budgets des collectivités. Ces données sont attendues, puisque l’on va pouvoir les visualiser et voir ce qui a changé.

Quelques données paraissent plus anecdotiques, mais connaissent un certain succès auprès du grand public, comme les prénoms des nouveau-nés. Il y a des gens qui utilisent des données en open data pour vérifier que le prénom de leur enfant n’est pas trop donné. Il y a aussi le menu des cantines, qui est toujours une source d’interrogation pour les parents. D’autres sujets sont perçus comme moins sexy, mais commencent à monter en charge : les déchets, la voierie. Certaines communautés comme celle d’Open Street Map vont attendre de la part de l’acteur public des données qui ne sont pas faciles à documenter.

Qui sont les utilisateurs identifiés de ces données une fois ouvertes, en plus des collectifs d’amateurs ?

Le premier bénéficiaire de l’ouverture de la donnée est le producteur lui-même, notamment en termes de circulation interne de l’information : il y a encore quelques années, on mettait parfois plusieurs semaines à récupérer l’information, alors qu’aujourd’hui l’open data la rend disponible immédiatement et simplement.

Au-delà de briser les silos, est-ce que cela peut devenir un moyen d’orienter leurs politiques ?

Certaines collectivités nous disent que l’open data les aide à déployer une solution politique ou à en construire une. Après, savoir si c’est toujours aussi clair reste difficile à dire. Les gens qui consomment régulièrement des données, même au sein des institutions, constituent une minorité. Il faut un travail d’acculturation et des compétences individuelles pour consommer des données. Des utilisateurs acculturés en ont profité dans les collectivités, mais ce n’est pas encore un mouvement de fond, même si on perçoit des signes très encourageants.

Nous aurons une vision plus précise du phénomène open data au terme de notre projet « Open Data Impact ». Après huit ans, personne n’a posé de diagnostic et de bilan complet de l’open data en France. On s’est dit que c’était vraiment le moment à la fois d’effectuer ce bilan, et de construire une nouvelle feuille de route pour l’open data.

Les collectivités peuvent-elles s’aider de l’apport des communautés d’amateurs dans leur processus d’ouverture des données ?

Quand on parle d’open data, on sous-entend l’open data des villes et des acteurs publics, mais il existe une open data avant ça, qui est celle de certaines communautés, dont OSM (Open Street Map). Aujourd’hui, la qualité des données d’un acteur comme OSM permet des usages très variés, avec une densité d’informations pour une ville donnée bien supérieure à celle que Google peut offrir. S’intéresser à un tel collectif peut être très utile pour une collectivité, car ce sont des acteurs de la ville passionnés par leur environnement, avec une manière différente d’aborder les problèmes.

Quelques villes de taille moyenne ont commencé à considérer OSM comme une sorte de SIG (système d’information géographique) décentralisé, d’espace sur lequel on peut publier de la donnée. Certaines villes viennent puiser des données sur OSM pour faire leur plan de ville, comme Digne-les-Bains. Je pense que les travaux d’expérimentation des villes pourraient aussi s’intéresser à ces acteurs communautaires.