Marion Glatron - "Définir les conditions de partage et d’usage des données du territoire est une mission de service public."

Dans le cadre de sa démarche autour de la donnée, Rennes Métropole amorce le Service Public Métropolitain de la Donnée (SPMD) de Rennes. Mettant au cœur du management de la donnée la question de la gouvernance, et reposant sur l'association d'expertises et de points de vue d'acteurs divers, ce service public d'un nouveau genre a pour vocation de simplifier le partage et la circulation des données, ainsi que leurs réutilisations pour produire des services.

Comment s’inscrit le nouveau Service public métropolitain de la donnée (SPMD) dans votre processus d’open data ?

Le projet du Service Public Métropolitain de la Donnée s'inspire de ce qu’a fait l’Etat, en créant, par la loi pour une République numérique de 2016, un service public de la donnée au niveau national. Dès 2010, Rennes a été la première collectivité à ouvrir ses données, même si ce mouvement n’est pas resté isolé. Aujourd'hui, la réflexion sur le SPMD essaie d’aller au-delà de l’open data, en réfléchissant à la façon dont on peut faire circuler la donnée entre producteurs et utilisateurs, sur le territoire de la métropole. D’une certaine façon, le SPMD se place dans la continuité de ce que fait Rennes depuis 2010 en matière d'open data, mais aussi en matière de données géographiques et en particulier de la constitution, déjà ancienne, d'une base de données en 3D du territoire, initiée en 1999.

Aujourd’hui, de nouvelles problématiques émergent à propos des données, car elles deviennent un élément essentiel de la production de nouveaux services. Les questions que nous nous posons sont donc renouvelées : de quel type de données avons-nous besoin, comment aller les chercher ? Quels types de partenariats sommes-nous capables de monter autour de la donnée pour faire en sorte que les acteurs qui en ont besoin puissent y avoir accès ? Quelles sont les conditions de partage et d'usage des données ? Sur l'ensemble de ces questions, la collectivité a probablement un rôle à jouer, pour définir un service public qui permette de réguler le partage des données sur son territoire.

Quel est votre rôle dans ce service ?

Je suis coordinatrice du projet, mais c’est une responsabilité que je n’assume pas seule ; nous avons monté une équipe projet transversale. Nous travaillons avec la Direction de la Communication qui s’occupe de l’open data, le Service de l'information géographique, la Direction des Systèmes d’Information, et avec la Responsable de la protection des données, rattachée directement à la Directrice Générale des Services de la Métropole et de la Ville de Rennes. Je suis moi-même dans la Direction de l’Economie et Responsable de la Direction déléguée Innovation et Smart City. L’équipe comprend 6 personnes aujourd’hui, mais personne n’est à temps plein sur le projet : c’est la contrepartie de la transversalité. L’intérêt de venir de services différents, c’est que nous avons tous des approches, des problématiques et des préoccupations qui ne sont pas nécessairement les mêmes.

Quels principaux freins avez-vous rencontrés au cours de la création du service public métropolitain de la donnée ?

Je ne parlerais pas vraiment de frein mais plutôt de difficulté : le sujet n’est pas très bien défriché, il y a énormément de nouveautés pour tout le monde. Il implique une redéfinition des métiers, des services et des façons de les construire. Les rôles sont en train de bouger et de s’inventer, et dans ce cadre-là, adopter une posture de facilitateur n’est pas toujours aisé. Une autre difficulté réside dans notre approche du Service public métropolitain de la donnée, qui n’est pertinente que si elle est multisectorielle. Nous nous sommes fixés quatre thématiques pour amorcer le SPMD : l’énergie, les mobilités, l’eau et les données sociodémographiques.

Mais bien entendu, nous sommes aussi sollicités sur d’autres problématiques : la qualité de l’air, la publication des budgets… Des sujets tout à fait différents et qui augmentent sensiblement le volume de travail et le nombre de partenaires. Or nous sommes une petite équipe et nous avons du mal à répondre à tous les besoins. Il est aussi difficile de faire le lien entre les différents partenaires en dépassant les approches bilatérales. Or notre enjeu est de faire du multilatéral. Et c’est aussi difficile à faire sur la donnée qu’en diplomatie ! Cela demande beaucoup de temps, de coordination, de compréhension et de préparation, ce qui entraîne nécessairement des longueurs et des retards.

Quels acteurs et/ou autres services externes (opérateurs de services urbains…), avez-vous intégrés dans ce projet ? 

Nous avons 8 partenaires officiels, avec lesquels nous entretenons des relations de nature assez variée, au sens où certains partenaires travaillent sur un seul des quatre chantiers thématiques, quand d’autres partenaires sont plus transversaux et nous aident à avancer sur l’ensemble du projet du Service Public Métropolitain de la Donnée. Parmi les partenaires transversaux, nous travaillons avec l’AUDIAR, l’agence d’urbanisme de Rennes, qui possède 17 observatoires et dispose de nombreuses données concernant notre territoire. Nous travaillons aussi avec le laboratoire de recherche IRISA, qui intervient sur tous les domaines du numérique sur les infrastructures et les problématiques réseaux ou de traitement de données. Nous collaborons avec eux avec une grande souplesse, lors de rencontres entre les chercheurs, les partenaires et les Directions compétentes de Rennes Métropole.

C’est à la carte, et nous avons pris le temps, pour commencer, de définir nos méthodes de travail et de cerner les sujets sur lesquels nous avions intérêt à travailler ensemble. Le dernier partenaire transversal est le cabinet Chronos, qui a publié une recherche-action sur la donnée comme bien commun à laquelle nous avions participé en tant que territoire. Nous attendons de ce partenaire qu'il nous aide à avancer sur les questions de gouvernance, mais aussi sur la conduite à ne pas manquer, les objectifs prioritaires. Enfin, nous comptons sur eux pour nous aider à montrer les bénéfices pour le territoire et ses partenaires. Il y a beaucoup d’autres partenaires, notamment industriels. Sur le chantier de l’énergie par exemple, nous travaillons avec Enedis et l’agence locale énergie climat de Rennes (Alec), GRDF et le SDE35, le syndicat départemental de l’énergie.

Quels données et services propose le Service Public Métropolitain de la Donnée que vous avez mis en place ?

Nous sommes en phase d’amorçage et il faut laisser le temps aux choses de se mettre en place. L’objectif du SPMD est de faciliter la circulation des données au bénéfice des services à la population. Nous concevons le Service Public Métropolitain de la Donnée comme un dispositif pour faciliter l’échange de données, qui n'est finalement qu'un outil au service de différents projets. Si nous reprenons l’exemple de l’énergie, le travail d’échange de données que nous sommes en train de conduire va être utile pour réaliser des atlas de l’énergie. Mais ce n’est pas le SPMD qui va mettre au point un atlas de l’énergie : ce sont les données échangées qui vont permettre de construire cet atlas. Nous sommes attentifs à distinguer ce qui relève des finalités des échanges de données, et les modalités de ces échanges. Nous travaillons à la facilitation de l’échange de données, et non à l’utilisation des données. Mais bien sûr, pour décider des modalités d’échanges, il faut savoir quelle sera leur finalité. Les discussions que nous avons avec les partenaires autour de la table montrent qu’il pourra y avoir des utilisations par des tiers et qu’il y a des attentes par rapport à ces utilisations. Il est encore trop tôt pour faire un bilan rétrospectif chiffré des utilisations et des retombées.

Quel rapport entretient le SPMD avec le portail « Rennes Métropole en accès libre » (data.rennes-metropole), déjà utilisé par des développeurs et jeunes entreprises pour développer des applications ?

L’open data est complètement intégrée au SPMD, de la même façon que les outils développés par la Direction des Systèmes d'information au service de la circulation et de la sécurisation des données le sont. L'expérience de l'ouverture des données, et le recul que nous avons sur cette politique, est très précieuse pour réfléchir à l’usager-type, aux droits que nous souhaitons ouvrir, aux outils à mettre en place pour faciliter la circulation, etc. L’expérience de terrain des collègues qui s’occupent de mettre la donnée en accès libre est aussi très utile et complètement intégrée au projet. On voit ainsi toute la richesse de la transversalité et l’intérêt de notre démarche : nous travaillons sur le partage des données en incluant les différents métiers, avec des approches infrastructures, sécurité, outils techniques, gouvernance... C’est ce panel complet qui fait l’intérêt et, parfois aussi, la difficulté de la démarche.

Quelles sont les prochaines étapes du projet ?

Nous espérons produire des prototypes des différents outils nécessaires pour faire fonctionner un service public de la donnée à l’échelle locale, avec une batterie d’outils juridiques et des exemples de gouvernance qui fonctionnent à l’échelle d’une thématique. Ces outils peuvent aussi être des outils techniques. Pour tirer tous les enseignements de cette phase d'amorçage, il faudra que nous comprenions ce qui aura marché et ce qui n’aura pas marché. L’attente de l’Etat, qui nous soutient dans ces projets, est directement liée à notre capacité à tester des choses et à en rendre compte pour que cela puisse être utilisable par d’autres. Mais les premiers bénéficiaires de ces expérimentations et de l'apprentissage qui en résultera seront les acteurs du territoire et nous-mêmes. Nous nous plaçons dans une optique de laboratoire, dans lequel on essaye, on rate, on corrige et on apprend.

Vous avez présenté le SPMD comme un moyen de développer de nouveaux outils de pilotage mais aussi comme un moyen de développer une « ville systémique ». En quoi ce traitement des données peut-il aider l’exercice de prospective ?

Les données urbaines dont nous disposons émanent de nos propres services, mais aussi d’autres acteurs du territoire, et peuvent être utiles pour mieux comprendre le fonctionnement de notre ville. L'une des utilisations des données partagées dans le cadre du SPMD, parmi d'autres, c'est de modéliser le fonctionnement de la ville. Avoir des données réelles nous permet de dépasser les représentations théoriques du fonctionnement d’une ville, et, en effectuant des allers-retours entre les jeux de données existants et les modèles théoriques, de vérifier la pertinence de ceux-ci et de les faire évoluer pour modéliser la ville au plus juste. L’objectif est de produire un outil qui va permettre de faire de la simulation et dans une certaine mesure de la prédiction, sur la base de scénarios « what if », à savoir « qu’est-ce qui se passe si » ce quartier se densifie, sur des îlots de chaleur urbains, la circulation, le besoin en équipements, la production de polluants, etc.

Ce projet s’appelle « 3DExperienceCity - Virtual Rennes » et est conduit en partenariat avec Dassault Systèmes. Il est très ambitieux mais aussi très gourmand en données. C’est une approche multifactorielle, au sens où le système croise des données sur les comportements de mobilité, sur l’étalement urbain, l’ensoleillement, les formes urbaines, etc. Le travail que nous faisons dans le cadre du SPMD sur les conditions de partage de la donnée va permettre d’alimenter des modèles de simulation et de prédiction de la ville, mais également de faire fonctionner une base systémique travaillant sur les interactions entre les différents jeux de données et les différents facteurs de la ville. Encore une fois, il s'agit d'une des utilisations des données qui seront partagées, mais nous en imaginons aussi beaucoup d'autres.