Mathieu Baudin - « Il manque un grand récit d’un futur qui donne envie d’aller vers lui »

Historien et prospectiviste de formation, Mathieu Baudin est directeur de l’Institut des Futurs souhaitables (IFs), une école de la Réinvention dont la vocation est de réhabiliter le temps long dans les décisions présentes et d’inspirer le débat public de futurs souhaitables. Entouré d’une équipe d’une centaine d’experts et d’artistes, il organise et anime des explorations intellectuelles ou Lab Sessions pour mieux se repérer et se projeter dans le monde de demain. 
 

Tout le monde parle de prospective, parfois à tort et à travers. Si vous aviez une définition à donner de cette discipline, laquelle donneriez-vous ?

Difficile d’en choisir une ! J’aime bien celle de Pierre Massé : « c’est une in-discipline intellectuelle ». La prospective, c’est une agilité de l’esprit, une manière de mettre en récit les futurs qui pourraient advenir. Et c’est ce qui nous manque, des épopées qui nous donnent envie d’aller vers ce futur. J’aime aussi « l’avenir ne se prévoit pas, il se prépare » de Maurice Blondel, car la prospective est surtout un domaine de volonté. C’est profondément un processus d’empowerment, pour se donner les moyens de choisir sa vie.

A l’Institut des Futurs souhaitables, vous travaillez à imaginer de nouveaux horizons pour la société. Quels sont vos outils pour y parvenir ?

Nous, on voyage dans le temps : on va essentiellement dans le futur, mais aussi de temps en temps dans le passé pour ramener finalement au présent une partie des choses que l’on a oubliées. Par exemple, les Trente Glorieuses nous ont fait croire que ce temps était un temps de normalité qui pourrait se prolonger alors que c’était un temps exceptionnel, une anomalie historique. On redécouvre un certain nombre de choses qui existaient avant, qui nous rapproche quelque part de nos grands-parents. Quand ils nous voient faire nos courses dans les AMAP, à vélo, et offrir notre canapé à un étranger… Mon grand-père faisait pareil, mais il appelait ça de l’hospitalité et pas du « couch surfing », il n’allait pas dans les AMAP, il allait directement voir celui en qui il avait confiance parce qu’il le connaissait. J’aime bien dire que dans le futur, il y a autant la place pour la découverte d’Elon Musk que pour la redécouverte de Pierre Rabhi. Pour nous, c’est de l’innovation dans les deux cas.

Pour les outils, on en a plein! Notre artisanat repose sur un voyage dans les futurs, en prenant le temps de la complexité sur 6 mois. 50% de notre secret, c’est de choisir la biodiversité des participants qui vont dans la caravelle*. L’autre 50% du trésor, c’est d’instruire des questions qui ont du sens pour le siècle qui vient, et ne pas se perdre dans des questions qui n’ont plus lieu d’être. Après, on a des armes de construction massive, pour donner les moyens à tous de construire ses futurs souhaitables.

Un des premiers outils que l’on a utilisé dans nos voyages, outre la biodiversité des gens qui se rassemblent sans se ressembler, c’est qu’on construit les désaccords. Ce n’est pas une question de droite ou gauche, d’anciens ou de jeunes, de privé ou de public, mais de celles et ceux qui veulent « en être » d’un futur qui soit autre qu’un futur anxiogène, autre que le futur qu’on promet dans tous les films de science-fiction. Construire le désaccord, remettre de la controverse. Il s’agit de réhabiliter l’art de ne pas être d’accord ensemble, mais voir que l’on partage quand même beaucoup de choses communes. Ça c’est l’un de nos secrets.  

En plus de nos méthodologies pédagogiques, nous puisons notre inspiration auprès de romanciers et de poètes qui viennent donner leur vision de ce que pourrait être demain. La poésie est très efficace pour notre aventure. Avec des images puissantes comme celle de « la terre est bleue comme une orange » d’Eluard, vous obtenez la texture de quelque chose qui n’existe pas. Les poètes se souviennent de l’avenir disait Jean Cocteau.

Quelle lecture faites-vous de la dynamique urbaine aujourd’hui ?

La ville, c’est un périmètre de vie, comme le travail est un périmètre de conscience. Mais la ville a cette grande vertu de tout catalyser. On doit impérieusement la repenser : le transport, la relation à l’autre, l’intergénérationnel, la richesse… Qu’est-ce que la richesse d’une ville ? Est-elle dans le matériel comme avant, ou dans l’intelligence finalement, et la connaissance ?

Par contre il ne faut pas refaire la même erreur que dans le passé : les villes ne vont pas s’affronter, elles vont se connecter. Le terrain de jeu, n’est plus national, il n’est même plus territorial, il est à l’échelle de la biosphère. Pour ces rhizomes urbains que représentent ces grandes mégalopoles en avance sur les systèmes nations (structurées en 1648 par le traité de Westphalie), on sent qu’il y a une interconnexion entre elles qu’on va devoir encore cultiver, de plus en plus comme un rhizome cultive ses relations et ses hubs.

Ces images de rhizomes, vous disiez que vous l’aviez repris du mécanisme des forêts, vous imaginez un petit peu une ville comme une sorte de grand réseau solidaire ?

Oui, solidaire, symbiotique même ! La solidarité est une vertu sociale, une volonté d’Homme à Homme. Là, il y a même des intrants physiques : on parle d’économie circulaire depuis un certain temps… Maintenant, on voit qu’il y a un certain bon sens retrouvé à l’échelle de nos enjeux.

« Va dans la nature, là est ton avenir » disait Leonard de Vinci : je pense que cela a toujours été vrai et qu’on l’a oublié. On a un tel niveau de complexité qu’on a savamment construit, que c’est plutôt des spécialistes de la complexité qui pourraient nous éclairer sur un certain nombre de possibles. Or la résilience territoriale, comme la résilience biologique, est faite de rhizomes connectés entre eux, partageant des intrants : les déchets des uns sont les ressources des autres. Je pense que l’économie symbiotique sera l’économie dont la ville serait le berceau et le périmètre qui nous attend.

C’est un peu le respect des communs qui existent et la valorisation de ces communs…

Oui, il va falloir qu’on (re)définisse les communs, parce que justement, les Trente Glorieuses nous ont dit par exemple que l’eau n’était plus un commun. C’est quand même assez incroyable qu’on ait accepté ça, parce qu’il me semble que l’eau est la base de beaucoup de choses. Il faut redéfinir de ce que pourraient être les communs d’un XXI° siècle.

Pour terminer, puisque nous parlions de signaux faibles, quelles tendances seraient porteuses d’avenir pour notre civilisation urbaine ?

La revégétalisation ! Ce n’est même pas un signal faible, c’est un signal qui s’est qualifié en un peu plus lourd que ça. Le signal faible d’après, c’est le ré-ensauvagement. Le ré-ensauvagement est à notre discussion ce que la revégétalisation était il y a 15 ans. On va questionner la part du sauvage dans un monde normé. Ce n’est pas nécessairement une apologie de la violence, mais quelque chose de plus profond encore que simplement la biologie. La biologie n’est pas animée que de rhizomes mécaniques qui échangent des fluides, il y a quelque chose de l’ordre du ré-ensauvagement.

Il faut voir comment on a réhabilité le loup, l’ours, comment on a réhabilité des personnages mythologiques qui nous faisaient peur… En Allemagne, on ne dit plus un « requin de la finance », mais une « sauterelle » ou un « criquet de la finance » : le requin est devenu un magnifique prédateur, et une inspiration en bio-mimétisme, pour faire des hydroliennes, des revêtements qui ne laissent pas passer les bactéries... Avec le requin, on fait des vêtements qui font gagner des médailles en or ! Bref, un objet magnifique d’évolution au service d’autre chose. Le ré-ensauvagement, c’est le signal faible que je vois pour notre époque.

Crédit image : Mathieu Baudin