Michel Lussault - "On ne peut plus se délier de sa responsabilité globale"

La métropolisation a consacré la place des métropoles, à l’échelle nationale mais aussi dans les réseaux internationaux de villes. Dans cette dynamique, les enjeux de responsabilité ont plus de portée que jamais, mais ils résonnent aussi à un échelon local, à travers tous les éléments constitutifs des villes, des gouvernements locaux aux citoyens, en intégrant tous les acteurs des territoires qui composent les ensembles urbains.

Michel Lussault, géographe, professeur à l’ENS de Lyon et directeur de l’École urbaine de Lyon, s’intéresse notamment à l’urbain dans le contexte de l’anthropocène qui conduit à de nouvelles interrogations sur la responsabilité.
 

Quel sens donner à la responsabilité des villes ?

On peut travailler les choses à plusieurs niveaux de société.
La question de la responsabilité est une question très travaillée à l’heure actuelle car elle est souvent mise en lien avec la question éthique et pas seulement juridique – même si la responsabilité fait souvent entendre l’arrière-plan juridique. On s’aperçoit que le chantier éthique de la responsabilité devient de plus en plus important.
Elle s’entend d’abord au plan de l’individu lui-même. Nous sommes à l’heure actuelle dans un contexte où, en raison même de l’ampleur des problématiques sociales (question de l’inégalité, de la très grande pauvreté, de l’accueil des populations fragiles, de la relation aux migrants et réfugiés …) et environnementales, ces questions sont aujourd’hui à l’agenda des sociétés urbaines quelles qu’elles soient. Le changement global devient évident, ce n’est plus une perspective lointaine dont on se soucierait peu, nous sommes aujourd’hui confrontés à toute une série de phénomènes qui tendent à nous prouver que nous sommes déjà entrés dans l’anthropocène et que les effets de ce changement global vont être systémiques et complexes à gérer.

On pourrait multiplier les éléments de contexte au plan social, environnemental et politique, qui poussent à considérer qu’un chantier absolument fondamental à mener est une réflexion sur la responsabilité des individus. C’est là où on retrouve immédiatement l’éthique : dans quelle mesure les individus prennent-ils conscience des effets systémiques et collectifs de leurs actions individuelles ? Dans les années du néolibéralisme triomphant et de la société de consommation triomphante, nous étions dans un contexte où l’individu pouvait toujours assumer ses désirs et choix indépendamment du coût et des conséquences sur le collectif. Cela n’a pas disparu mais on voit de plus en plus apparaître de voix (et voies) qui s’élèvent et se tracent, où a l’évidence on prend conscience que la question éthique et de la responsabilité sociale se pose pour tout individu dans le moindre de ses actes de la vie quotidienne.
Par exemple, les choix de mobilité ou d’énergie, de consommation qui sont les miens sont des choix qui participent de mon désir mais ils ont des conséquences systémiques, qui dépassent mon cadre de proximité, qui peuvent avoir un impact très lourd sur la société tout entière voire sur la planète tout entière. Nous vivons aujourd’hui dans une période où nous réalisons que lorsque, par exemple, nous faisons un choix de déplacement aérien, en réalité les conséquences de ce choix, par effet de système, sont des conséquences qui peuvent être suivies jusqu’à l’échelle planétaire. La question environnementale a été très importante pour cela. Mon comportement de consommation, satisferait-il mon désir, peut avoir des conséquences qui par effet de système vont jusqu’à l’échelle de la planète entière.

Cela crée une situation inédite qui n’a jamais existé dans l’histoire de l’humanité : tout individu intégré dans une société urbaine peut être considéré comme un acteur responsable de son environnement immédiat (c’est-à-dire de lui-même) mais aussi dôté d’une responsabilité qui par effet de système peut être considérée comme une responsabilité globale. Cela charge beaucoup la question de la responsabilité qui devient très éprouvante, angoissante : nous n’avons plus le droit à l’innocence. La société de consommation nous plaçait dans une situation d’enfance et d’innocence permanentes où nous pouvions considérer que puisque nos choix étaient dictés par nos désirs, rien d’autre ne pouvait être pris en compte.
Aujourd’hui, nous sommes chargés d’une responsabilité sociale, politique, éthique parce que nous devons en permanence nous poser la question éthique (et pas juste morale qui distinguerait le bien ou le mal) de savoir si ce que nous faisons est juste. Il ne s’agit pas de dire que tout le monde est autant responsable de la dégradation des conditions sociales, économiques environnementales, politiques… Mais il s’agit de dire que personne ne peut se suspendre totalement de cette question de responsabilité. C’est l’un des critères de l’entrée dans l’anthropocène : la responsabilité individuelle devient une question centrale, car nous sommes tous des acteurs locaux mais aussi des acteurs globaux.

Il y a aussi une autre responsabilité urbaine, à une autre échelle, qui est celle de la ville en tant que système. C’est-à-dire comment chaque système urbain peut être considéré comme une entité (une agency pour les anglophones) dont on puisse montrer que les types de fonctionnement mis en place et privilégiés ont une responsabilité dans l’évolution des problèmes sociaux, politiques et environnementaux que nous évoquions. Lorsque les élus des grandes métropoles mondiales, ou des plus petites métropoles, se regroupent dans des associations mondiales qui tentent d’apporter des réponses à la crise climatique et environnementale, nous sommes là devant l’expression de cette idée que chaque ville est (ou devrait être) un opérateur responsable.
Il faut que la ville, en tant que système, soit considérée comme un acteur possible des chantiers sociaux, politiques et environnementaux, et la crise environnementale fait beaucoup dans la mobilisation de ce genre de réseaux. Aujourd’hui, ce ne sont plus seulement des clubs de métropole qui se réunissaient pour parler business (ce qui était le cas dans les années 90 et 2000), beaucoup de réseaux sont des réseaux où les villes se considèrent d’abord comme des acteurs politiques responsables.

L’idée est qu’en promouvant tel ou tel fonctionnement, on est capable d’agir dans le sens d’une amélioration des conditions de vie. Quand on décide de doter les métropoles de plans climat, de politiques de limitation des mobilités automobiles, d’arrêt de l’artificialisation des terres, d’approvisionnement alimentaire alternatives…, on essaye de faire de la ville un opérateur responsable de certains changements vertueux. On voit apparaître une responsabilité qui est un peu nouvelle : une responsabilité de cette entité qu’est une ville, c’est-à-dire un assemblage de société, d’espace, d’économie, de culture, de nature, dont on pense que le pilotage peut avoir des effets positifs sur l’évolution de la ville voire du monde.
Cela veut dire que les grandes villes, mais pas que, se considèrent de plus en plus comme des acteurs globaux et pas que locaux, elles prennent l’habitude de considérer qu’à partir de leur territoire on doit pouvoir mener des actions et interventions qui ont un effet systémique global. Dans un autre registre, quand les maires des grandes métropoles américaines disent refuser d’appliquer la politique de Donald Trump concernant le traitement des migrants, ils sont également en quelque sorte dans cet état d’esprit : on fait de la ville un acteur responsable global.

Il y aurait un troisième niveau de responsabilité, intermédiaire, entre l’individu et l’entité ville, qui me paraît être un enjeu colossal aujourd’hui : celui de la responsabilité des structures intermédiaires, c’est-à-dire des institutions publiques et des entreprises, des syndicats, des structures de médiation… Il me semble que dans la société contemporaine, ces structures intermédiaires ont beaucoup souffert au cours des trente dernières années, car la société que nous avons promue est une société où ce qui semblait essentiel était seulement le dialogue entre l’individu et le marché et que ce dialogue devait être le plus pur et parfait possible, donc non perturbé par des intermédiations qui l’aurait contrarié, comme l’Etat, les syndicats, par exemple. Mais aussi dans une certaine mesure, assez paradoxalement, par les entreprises, qui ont aussi été mises à mal par le marché, qui ont été dépossédées d’une fonction d’intermédiation sociale et politique pour ne devenir que des machines à produire du profit ; or elles ne doivent pas être que ça, elles sont aussi des structures sociales intermédiaires.

Il faut réarmer les structures intermédiaires, publiques ou privées, culturelles, sociales, politiques, syndicales, économiques, … C’est-à-dire les remettre en situation de devenir responsables d’un certain nombre de problèmes que les sociétés urbaines ont à affronter. Après tout, la question des inégalités comme celle de l’environnement est une question qui exige la responsabilisation de l’Etat, des individus mais aussi de ces structures intermédiaires.

Ce qui est fascinant dans la thématique de la responsabilité, c’est que l’on voit bien comment cette thématique se charge de plus en plus d’éthique. La véritable question qu’il faut poser et à laquelle il faut répondre, c’est : qu’en est-il de la justesse de ce que j’entreprends ? Et de là dérive la justice, une problématique nouvelle qui croise le droit mais de plus en plus l’éthique à présent. D’autre part, on s’aperçoit qu’en raison même de ce que le monde est devenu, on ne peut plus se délier, s’alléger de sa responsabilité globale. Quand on agit en tant qu’individu ou structure, on agit toujours concomitamment, même sans le vouloir, à l’échelle globale et dans d’autres domaines, ce qui fait que nous avons perdu cette innocence que j’évoquais tout à l’heure et que dans une certaine mesure vivre aujourd’hui est beaucoup plus lourd et pesant qu’il y a quelques décennies.
 

Est-ce qu’il y a une responsabilité plus forte des villes aujourd’hui, notamment quand on considère qu’elles génèrent par exemple 70% des émissions de GES mondiales ?

Aujourd’hui, nous arrivons dans un moment où la géopolitique ne peut plus être uniquement celle des Etats. On doit avoir une géopolitique des villes à l’échelle mondiale, les villes doivent devenir des acteurs géopolitiques majeurs, capables par leurs actes de régler des problèmes locaux mais aussi globaux, dans tous les domaines. Et ce pour une raison simple, d’abord simplement parce qu’en 2050 les villes accueilleront 70% de la population mondiale, contre 57% aujourd’hui. Pour la France, les Etats-Unis, la Chine, l’Inde… On parle en réalité d’Etats dans lesquels les villes sont les points d’accroche majeurs, les espaces de vie et d’activité majeurs des populations.

Dans les villes que trouve-t-on ? Les gens, les idées, les capitaux, les activités et les problèmes, avec une accentuation de ces problèmes en raison même de la concentration humaine, sociale et économique. Les villes sont à la fois des vecteurs de la mondialisation (en anglais des « drivers », des conducteurs de la mondialisation), des accumulateurs de population, de production, de création de richesse mais aussi des condensateurs de problèmes sociaux et environnementaux. Ce sont enfin des plateformes d’expérimentation pour essayer de régler tout un tas de problème. Il faudrait que les villes deviennent des acteurs géopolitiques reconnus.

Je propose depuis longtemps, en tant que géographe, de créer, à côté de l’organisation des Nations-Unies, ou sous l’égide de celle-ci, une assemblée des villes, qui serait chargée d’aborder, à partir de cette entrée particulière qu’est celle de la ville, en raison du fait que notre habitation humaine de la terre est de plus en plus urbaine, les problèmes sociaux, politiques, environnementaux, culturels, d’inégalités, de migration, en fonction de ce prisme-là.
La mise en responsabilité exclusive des Etats est aujourd’hui une entrave à la problématisation d’un certain nombre de difficultés et au règlement, ou la tentative de règlement, de celles-ci et à la mise en expérimentation, pour essayer de les régler, d’où l’idée que les villes seraient des plateformes d’expérimentation pour traiter ces problèmes.

Ca a une conséquence sur les autres plans de responsabilité que nous évoquions. Si les villes devenaient des acteurs géopolitiques, alors cela renforcerait l’exigence pour les individus de ne pas se décharger de leur responsabilité, car nous serions, au plus proche de notre lieu de vie, confrontés à une métropole qui agit concrètement, car notre écosystème lui-même serait impliqué. Il en va de même pour les entreprises, où la nécessité de réfléchir à la justesse des propositions commerciales, des types de produits et d’interventions, d’accompagnements des collectivités, serait encore renforcée. Elle deviendrait encore plus imparable. L’un des grands enjeux de la décennie à venir c’est de savoir si nous saurons, en tant que société vivant encore dans un cadre statonational classique, sans forcément aller jusqu’à la disparition des Etats, laisser une place à une échelle géopolitique très particulière qui serait celle des villes, ce qui affirme l’idée que les villes sont des acteurs responsables.

C’est Benjamin Barber qui d’ailleurs suggérait un parlement des maires sur ces questions…

Je suis sur une position légèrement différente. Je souhaiterais une assemblée des villes bicamérale, sous l’égide de l’ONU, avec un parlement des maires et un sénat des citoyens et des opérateurs intermédiaires, car si chaque individu, chaque structure est responsable, il faut aussi leur laisser des espaces d’exercice de responsabilité et de représentation. Il faudrait une forme plus complexe qu’un seul parlement des maires, avec à côté des élus une chambre des citoyens et sans doute une chambre des corps intermédiaires.
Il faut accepter une part de complexité des formes de gouvernement dans les sociétés complexes. Si on veut une forme simple de contrôle d’une société complexe, c’est quelque chose qui se paie par une sortie de la démocratie. Le prix de la responsabilité en société complexe, c’est d’assumer une certaine complexité, ce qui est difficile car nous avons vécu et nous continuons à vivre souvent sous le régime simplificateur de l’urgence à agir, il faut que les sociétés soient capables par une réflexion sur la responsabilité, même en situation de crise, de se redonner du temps d’agir. L’intérêt de la responsabilité c’est qu’elle nous replace devant la nécessité de consacrer du temps à la réflexion et à l’éthique. Pourquoi les citoyens se sont dépossédés de leur responsabilité, car ils n’y ont plus consacré de temps, leur temps disponible est devenu restreint et a été converti en autre chose que l’exercice de la responsabilité.

Dans la réflexion sur la responsabilité, il y a aussi quelque chose qui renverrait à une capacité de reconquête collective du temps qui ne serait plus que celui de la production, consommation… mais aussi le temps de la réflexion et de l’éthique, qui prend toujours du temps. Ca n’empêche pas de régler les urgences, mais tout n’est pas urgent !

Comment imaginer une responsabilité différenciée entre les métropoles et les villes petites et moyennes ? Quelle équation entre les enjeux et les capacités de ces villes ?

Partons de l’idée que personne ne peut se mettre à l’écart de la responsabilité, c’est l’idée d’une responsabilité généralisée. Il n’en reste pas moins que Châteauroux ou Vierzon n’a pas la même capacité d’action que Paris, Lyon, Bristol ou Londres. Pourtant, dans les villes petites ou moyennes, ou dans les villes des Sud, les questions sociales et environnementales sont plus accusées encore que dans les très grandes. Mais il semble qu’il existe quelques différences profondes entre ces niveaux hiérarchiques de ville.

De même, dans une ville comme Paris, on ne peut pas mettre au même plan, en termes de responsabilité sociale, environnementale et politique, la personne qui achète son appartement dans le 7e arrondissement et l’habitant de Montfermeil ou de Mantes-la-Jolie. Il y a à l’évidence des différenciations. Affirmer que la société est un système complexe où tout est lié et où personne ne peut se dédouaner de la responsabilité, cela ne veut pas dire que les sociétés sont homogènes et qu’il n’y a pas de différence dans les hiérarchies sociales, d’entreprises ou urbaines. Le champ social est différencié. Les réalités sociales des individus, des entreprises et des villes connaissent des états et des trajectoires différentes qui doivent être pris en compte, même si la responsabilité de chacun ne peut être nié et si personne ne peut plus se mettre à l’écart.

Comment procéder alors ? C’est là que l’éthique intervient. Elle est utile pour se demander si ce que moi je fais est juste, et si ce que je fais est juste et proportionné dans la relation que j’entretiens aux autres. L’éthique, c’est ce qui permet de répondre à la question de savoir si le propriétaire aisé doit agir de telle ou telle manière par rapport au locataire qui peut à peine se loger dans un habitat peu salubre.

Il en va de même pour les villes : la justesse qui mène à la justice, c’est la capacité de savoir comment proportionner les requêtes, les attentes à l’état de l’acteur que l’on considère. Ce que l’on appelle la justice spatiale, c’est réfléchir, face à des problèmes sociaux et environnementaux, dans quelles conditions on peut s’assurer que ce ne soit pas les plus faibles qui soient les plus exposés, que le système ne soit pas agressif avec les faibles et doux avec les puissants. La justice spatiale et sociale, c’est arriver, par la réflexion éthique – celle qui accepte la complexité des systèmes sociaux – de faire en sorte que les réponse et réponses politiques soient proportionnées à l’état des individus, des villes ou des structures intermédiaires visés par cette proposition pour que chacun retrouve son dû et contribue à la mesure de cette position. On retrouve une vieille tradition de la justice redistributive, qui était au cœur des pactes démocratiques : la contribution de chacun à hauteur de ses moyens. C’est un principe éthique. On ne peut pas être chargé de plus de poids de responsabilité que ce que l’on est capable d’assurer la portée; certains peuvent être chargés de plus de responsabilité et de contributions, car ils ont les moyens de faire face. Là aussi, en allant vers une géopolitique des villes, nous sortirions de cette situation, qui est très mortifère pour la géopolitique, de concurrence voire de rivalité. Il faudrait, même si c’est peut-être utopiste, arriver à un monde avec des géopolitiques plus solidaristes, des formes d’échange qui permettent de protéger et d’accompagner les plus faibles (sans les dédouaner de leurs responsabilités, car tous les acteurs sociaux doivent être reconnus dans leur capacité d’agir). Il faut que les plus faibles voient cette capacité d’agir portée au maximum, alors que les plus forts pourraient à l’inverse voir leur capacité d’agir limitée dans l’intérêt général. Il faut accompagner les entités les plus faibles sans leur daigner leur responsabilité et leur capacité d’agir, pour que les actes qu’elles ont à mener soient possible, et les plus intenses possibles, à la hauteur de leur capacité du moment.

Comment arriver à une gouvernance « ​responsable » entre les différents acteurs à l’échelle locale ?

Les formes de gouvernance locale sont à réviser de la même manière que les formes de gouvernance mondiale. En France, les systèmes qui existent ne sont plus satisfaisants. Il faut renouveler les formes de gouvernement public par une réflexion intense et importante sur les mandats, l’exercice des mandats, les pouvoirs… Il faut renouveler la démocratie locale, mais le chantier doit aller au-delà : il faut réfléchir à l’association des citoyens, qui doit faire le pari de la mise en exergue de la responsabilité des citoyens.

La première responsabilité c’est que nous devrions tous être de possibles acteurs de la conception de projets collectifs. Une chose qui devrait être développée, c’est la capacité des citoyens à être des enquêteurs sur les conditions de vie communes, préalables à la politique : nous devrions être tous des contributeurs possibles d’une conception de projet. Il y a des entreprises qui fonctionnent comme ça. C’est là que les GAFA et les entreprises de la tech ont été très forts au départ, ils ont fructifié sur la capacité à mettre au travail coopératif la plupart des salariés – qui étaient souvent des ingénieurs, soit. Dans bien des situations, même des gens qu’on pense être faiblement doté en capitaux sociaux et culturels peuvent être contributeurs à une réflexion collective, si on les place dans une condition où cela est possible. Mais là aussi cela demande du temps, de l’énergie et des structures.

Il faut organiser cela, avec pourquoi pas des systèmes de tirage au sort, par exemple pour trancher un certain nombre de décisions urbaines avec des assemblées, des jurys tirés au sort comme on le fait pour les jurys d’assise. Ils sont d’ailleurs plutôt plus nuancés que les magistrats professionnels, car ils pensent à charge et à décharge. Ce qui marche dans la justice pénale pourrait marcher dans des systèmes aussi complexes que l’organisation de systèmes de tri des ordures ménagères, comment imaginer l’implantation des écoles, comment gérer la biodiversité, etc. Sur ces dossiers d’intérêt général, pourquoi ne passe-t-on pas par des systèmes de délibération ?

Cette implication des citoyens va bien au-delà de ce que certains appellent la concertation ou la démocratie participative, c’est une démocratie d’implication où chacun devient contributeur. Cela demande un effort au citoyen, car en régime de société de consommation le citoyen a été habitué à être client des systèmes politiques : si nous ne sommes pas satisfaits de nos élus, c’est aussi parce que nous en tant que citoyens nous avons raté quelque chose car nous avons considéré que le jeu politique était un marché. La crise de la démocratie n’est pas la faute des « méchants politiques », c’est d’abord la crise de la citoyenneté, de la façon dont les individus conçoivent leur engagement citoyen. C’est quelque chose qui procède du fait que nous sommes, là aussi, devenus des consommateurs exigeants, nous voulons en avoir pour notre argent : je paie mon impôt, j’aimerais bien que cela revienne ! Mais ce n’est pas ça le principe de la fiscalité. C’est justement que lorsque je paie, je ne suis jamais sûr que cela me revienne et c’est très bien comme ça. Il y a un travail de réappropriation très fort à faire en politique et on n’est peut-être pas encore prêt à le mener, mais on peut y aspirer.

Il y aussi quelque chose à faire dans la manière dont les structures intermédiaires se sentent impliquées sur la scène politique locale. Aujourd’hui, je ne pense pas que les chambres consulaires puissent être considérées comme des acteurs politiques à la hauteur de ces enjeux. La question de la RSE des entreprises est une question suffisamment importante pour que l’on puisse s’interroger sur la façon dont les entreprises doivent se réinvestir du politique. Elles ne sont que prestataires de services, mais ça n’a pas toujours été le cas. Il faudrait réfléchir à de nouvelles manières d’engager cette responsabilité et cette contribution des entreprises à la vie commune d’une autre façon que celle que nous connaissons aujourd’hui, où on a l’impression que les sociétés politiques actuelles sont filandreuses et s’effilochent. Plus personne ne semble se satisfaire de rien, tout le monde se méfie des autres, comme s’il n’y avait plus de trame. Tout est délité et il y a un chantier très important à mener à partir de la question de la responsabilité et de l’éthique en situation urbaine complexe.
 

Est-ce que l’on a aujourd’hui des exemples de villes qui se sont particulièrement saisies de leurs responsabilités ?

Il n’y a pas de modèles mais des exemples de réflexions intéressantes en France, plutôt avec des villes qui ont une sensibilité sociale et environnementale, comme Dunkerque, ou Grenoble, ou Nantes. Dans le monde, on cite souvent le cas des villes scandinaves où il y a des choses importantes de faites.

Il y a des cas partout dans le monde, il y a un mouvement. Si on regarde les villes en tant que gouvernement, on trouvera difficilement des exemples parlants. Mais si on descend au niveau des structures intermédiaires et des individus, on peut faire l’hypothèse qu’il n’y a pas de situation urbaine où on ne trouverait pas d’exemple d’expérimentation. C’est un mouvement d’une intensité sans pareil, et partout des individus et structures se saisissent de l’idée qu’il faut changer les manières de diagnostiquer le présent et changer les manières d’agir, cela peut être très ténu… Il suffit de regarder tout ce qui est fait dans l’Europe toute entière autour de l’urbanisme transitoire, de l’occupation de friche, de la solidarité, des jardins partagés, de la biodiversité, du logement coopératif, de la scolarisation alternative des personnes en difficulté, etc.

Il y a peu d’exemples au niveau des Villes car il faudrait des gouvernements locaux qui n’ont pas grand-chose à voir avec les gouvernements actuels, parce qu’il faut une vraie capacité d’agir, c’est pour ça qu’on voit surtout les villes scandinaves, allemandes, britanniques, car on a là des gouvernements locaux capables d’agir. Dans d’autres pays où les villes sont sous le contrôle de l’état central (ou quand l’Etat tente de mettre des bâtons dans leurs roues), c’est difficile. Les individus et entreprises ont cette particularité qu’ils ont plus de marge de manœuvre s’ils le veulent.

Quel travail faudrait-il mener au niveau local, dans le sens de la responsabilité, pour reconnecter les villes à leurs territorialités ?

Depuis 30 ans, la métropolisation (qui a été une phase particulière de l’urbanisation mondiale de ces 70 dernières années) a fait de la « métropole qui réussit » l’alpha et l’oméga de tout, et elle a fait de la métropole la référence absolue. Dans cette vulgate, la métropole est une ville qui croît en taille, et surtout en intensité capitalistique et en efficacité de son fonctionnement, qui s’internationalise, et qui imparablement accueille de plus en plus de classes créatives, de talents, … et donc qui s’enrichit.

Insidieusement, elles se sont coupées de leur hinterland, de leurs territorialités locales, elles ont décroché du local au moins dans le discours (mais dans la réalité au quotidien ce n’est pas le cas). Un des enjeux du moment contemporain c’est de reconstituer des territorialités locales, c’est de revenir à cette base, à ce fondement qui est qu’une ville est d’abord un dispositif territorial complexe qui a une assise locale. Elle peut être en contact avec d’autres villes, mais il faut d’abord régler cette co-habitation, dans des territoires locaux, d’un grand nombre de personnes, d’activités et d’éléments de nature. A force de vouloir l’oublier, on a plutôt rendu la vie plus difficile pour le grand nombre, même si on l’a facilitée pour un petit nombre. C’est un enjeu absolument partout, pas uniquement français, et qui peut passer par des questions très concrètes : la mobilité, l’accès au logement, aux écoles, à une alimentation de bonne qualité…

Si l’on fait ça, on va s’apercevoir que ce qu’on appelle la métropole est une géographie beaucoup plus composite et complexe que ce qu’on croit. Une métropole, c’est un cœur urbain dense et des territoires beaucoup moins denses qui, parfois jusqu’à plusieurs dizaines de kilomètres, se configurent dans la relation à ce centre ou à d’autres espaces de la métropole. Les ensembles urbains contemporains sont très réticulés, très élargis et connectés, et donc on va avoir à gérer de l’inter-territorialité : non pas la seule affirmation de la puissance d’une métropole se connectant au monde, mais aussi cette inter-territorialité au quotidien, celle d’un local étendu. Par exemple, les territoires et territorialités du Grand Lyon nous amène jusqu’à 80km de Lyon.

Il y a une complexification des géographies urbaines locales, qui doit mener à penser l’inter-territorialité : ce système productif agricole situé à 40km de la métropole fait en réalité partie du fonctionnement métropolitain et il faut l’intégrer dans celui-ci. Aujourd’hui, nous devrions faire ça mais nous n’avons aucun dispositif politique adapté. Les périmètres de gouvernements locaux ne sont pas bons, mais il ne faut pas essayer de trouver un périmètre pertinent dans l’absolu. Il faut plutôt des périmètres pertinents pour le projet que l’on examine – qu’il s’agisse de mobilités, de l’approvisionnement alimentaire, de l’accès aux soins, ou encore de la structuration des entreprises industrielles. On a des agencements d’espace qui sont variables pour chaque type de problèmes observés. Je prône une organisation des métropoles avec des cœurs qui ne bougent pas, mais des limites fluctuantes selon les problèmes. En clair, on considère les mêmes communes pour le centre mais selon le problème abordé, on peut dilater l’espace pertinent de la politique à des échelles beaucoup plus vastes et c’est là qu’on retrouve l’intérêt du tirage au sort et des assemblées constituées ad hoc qui viendraient traiter tel ou tel problème. Si on veut gouverner en bonne et due en forme, peut-on ignorer les géographies concrètes et les fonctionnements ordinaires des espaces urbains que l’on entend gouverner et traiter ?